Les gueux et la productivité, par Christophe Hordé (*)

©Yanna Robert

La Bretagne détient le triste record des troubles musculo-squelettiques (TMS), en hausse continue depuis plusieurs années. Militant à l’Union des familles laïques, je suis confronté à la situation de familles qui tombent dans la misère et la précarité suite à des accidents du travail ou à la multiplication de TMS à répétition. Selon Jean-Michel Fougères, ingénieur adjoint des risques professionnels à la Caisse d’Assurance Retraite et de la Santé au Travail  (Carsat), l’économie régionale bretonne où « de nombreux postes demandent de la manutention manuelle de charges lourdes » est particulièrement à risque. L’aide à domicile, la grande distribution, la transformation de poisson, viande et volaille sont les secteurs les plus touchés.

La Bretagne est connue pour son industrie agroalimentaire, dont les abattoirs de cochons dont elle est le premier producteur français et le premier transformateur. Si les conditions de travail ont évolué, la mécanisation des charges lourdes n’a pas modifié les gestes répétitifs et les cadences qui augmentent continuellement. À force, les TMS représentent 87% des maladies professionnelles reconnues et indemnisées selon les chiffres de la Carsat. Dans 45% des cas, elles entrainent une incapacité permanente.

Derrière ces chiffres, il y a des hommes et des femmes abimés, cassés par le travail. C’est quoi les TMS ? Essentiellement des lombalgies ainsi que beaucoup d’opérations liées au syndrome du canal carpien au poignet, ou au syndrome de la coiffe des rotateurs à l’épaule, et enfin à l’épicondylite latérale au coude. Ces opérations constituent des handicaps à vie et rendent même inaptes au travail.

L’industrie agroalimentaire a le triste privilège d’avoir avec les dockers le taux d’accident du travail le plus élevé de toutes les branches. Celui-ci dépasse 14% alors qu’il est de 1,4% pour la librairie, mon premier métier. Un salarié touché par une ou plusieurs TMS ne peut généralement pas reprendre son poste d’origine. L’entreprise a l’obligation légale de le reclasser à un poste adapté, mais celle-ci reste théorique faute de reclassement possible. Le licenciement pour inaptitude physique du salarié est alors souvent prononcé.
Ils entament alors un parcours du combattant pour faire reconnaître leur invalidité par la Carsat : experts, visites de contrôle, contre-visites, la bataille est rude. J’ai connu le cas d’un ancien salarié d’abattoir qui a mis deux ans pour obtenir une reconnaissance d’incapacité au tribunal des affaires sociales à force de procédures. Sa famille a survécu avec de maigres indemnités de chômage et une pension d’invalidité qui est en moyenne de 900 € par mois ! Difficile de subvenir à ses besoins quotidiens avec de tels revenus ! Sans aide pratique, de telles familles sombreraient dans le désespoir, dans l’incapacité de couvrir leurs besoins mensuels, à la recherche permanente d’aides sociales en complément et sous la protection d’un dossier de surendettement.

L’objectif est de produire plus et moins cher pour exporter en Chine. Les Bretons sont confrontés à la concurrence des Allemands qui emploient des travailleurs roumains payés 6,5 € de l’heure. Les usines d’abattoir bretonnes fonctionnent à plein régime, la COOPERL la première d’entre elles, essaye continuellement d’augmenter les cadences, afin de passer de 520 à 540 porcs à l’heure. Mais les cadences sont tellement élevées que l’entreprise ne trouve même pas de machine d’abattage capable de les suivre.

Le maître-mot du ministre de l’Économie Bruno Le Maire est « productivité ». De quoi provoquer un haut-le-cœur, quand on sait que les agriculteurs vendent le lait au même prix qu’il y a 20 ans, à 0,30 € le litre tandis que le porc leur est acheté sur pied à 1,70 € le kilo depuis plus de 10 ans (son prix chutant parfois à 1,30 €). Les fermes sont atteintes de gigantisme afin de  compenser les prix par la quantité, les élevages sont de 50.000 porcs et les  fermes abritent un millier de vaches. Les salariés de l’agro-alimentaire, eux, sont pressurés, fragmentés, cassés dès la cinquantaine, bien souvent licenciés pour être remplacés par de jeunes travailleurs migrants capables de soutenir les cadences, car les jeunes bretons quittent dès que possible ces conditions éprouvantes de travail.

Ces conditions de travail sont tout autant infernales pour les travailleurs des plates-formes de distribution. Ils travaillent avec  un casque  sur les oreilles, sous la surveillance et la direction d’un système informatique qui veille au respect d’un quota minimum de colis à l’heure tout en accordant une prime en cas de dépassement. C’est un métier d’intérimaires. Les aides à domiciles, à 99% des femmes, ont quant à elles des rémunérations souvent inférieures au SMIC.

La misère sociale est indescriptible et il faut le talent de l’écrivain Joseph Ponthus pour en rendre compte dans son étendue. Des millions de salariés subissent cet environnement de travail.

De crainte de représailles, aucun syndicaliste de la CFDT – qui est majoritaire dans l’agroalimentaire – ou de la CGT n’a voulu me décrire la situation dans son entreprise. L’émergence du mouvement des gilets jaunes, hors de leur cadre ou de celui des partis politiques, est l’expression des souffrances de ce monde ignoré.


(*) Mon ancien éditeur, qui s’est depuis reconverti dans la production d’une bière artisanale, La Gaëlle, du nom du village où il réside désormais.
Voir https://www.bierelagaelle.com/

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