La « gouvernance par les nombres » (*)

L’économie et la finance sont des lieux de prédilection pour les chiffres. Les indicateurs sont autant d’actes de foi du moment, croissance, chômage, inflation, productivité… cela n’arrête pas et oriente les prises de décision, délivrant au jour le jour satisfécits ou bien le contraire. La pensée économique est envahie, la réflexion n’en sort pas grandie.

Oubliées, les conventions à la base de leur calcul ne sont jamais rappelées, encore moins actualisées. La « gouvernance par les nombres » s’est imposée, la « science économique » a pris la place de l’économie politique, les normes ont pour finir pris le pouvoir. On parle de tableau de bord de l’économie, les économètres sont à l’ouvrage, les normes comptables font la loi sous l’impulsion de centres de décision hors de portée.

Quand le calcul du PIB a été mis en question, les velléités de réflexion ont tourné court malgré toutes les imperfections reconnues de ses modalités actuelles. Rien n’a changé. Pour compliquer le tout, les normes ne sont pas universelles, les méthodes de calcul non plus, faussant les comparaisons. Enfin, il n’est jamais fait état du degré d’incertitude propre à toute mesure, qui dépend de la collecte et du traitement des données. Au final, les repères sont souvent trompeurs, conduisant alors à des raisonnements et à des décisions mal fondés. Les chiffres sont pris pour argent comptant.

On a touché le fond lors du confinement en continuant imperturbablement à publier un indice des prix, alors que la plupart des magasins étaient fermés et que la structure des achats avait évolué. Ou en faisant état de chiffres du chômage, qualifiés par l’INSEE de « trompe-l’œil », son calcul reposant sur une convention : pour être chômeur, on doit avoir cherché du travail au cours du mois dernier sans en trouver ! Ne parlons pas des prévisions, sans cesse revues et corrigées par leurs auteurs, alors que plane une grande incertitude qu’ils reconnaissent.

Les choses se sont compliquées avec l’essor du « big data », c’est à dire la collecte et l’analyse d’une gigantesque quantité de données. Au panier de la ménagère utilisé pour calculer l’indice des prix reposant sur un profil de consommateur moyen qui ne prend pas en compte les disparités de revenu et de structure de la consommation, l’accomplissement d’un rêve est promis : à chaque consommateur correspondra un indice personnalisé reposant sur la collecte des données relatives à ses achats  !

L’heure est à l’analyse des « données alternatives » qui sont recueillies sur les réseaux sociaux et, espère-ton prochainement, dans le cadre de l’avènement de l’Internet des objets. Tout est bon pour être mesuré, y compris les requêtes effectuées sur les moteurs de recherche ou l’analyse d’images satellite. Les statistiques officielles n’ont qu’à bien se tenir devant la puissance de ces nouveaux outils qui ne se contentent pas d’établir des photographies du présent dans des délais records, mais produisent également des prévisions pointues grâce à des algorithmes.

Les indicateurs économiques ont de beaux jours devant eux, outrepassant leur rôle d’aide à la décision pour devenir des fins impérieuses.

(*) En référence à Alain Supiot.

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