Ces vaches sacrées que l’on dérange

Un tournant est pris, sans que l’on sache encore trop lequel. La page de la pandémie et de ses effets n’est pas encore tournée, il s’en faut, mais des remises en question sont déjà perceptibles, atteignant des dogmes et des idées reçues.

La monétisation des déficits publics est désormais reconnue à demi-mots bien qu’interdite en Europe. Toute à son affaire pour justifier la « proportionnalité » de ses programmes en les inscrivant dans sa mission de stabilisation de l’euro, la BCE n’en agit pas moins. Elle a de facto fait évoluer celle-ci avec ses achats obligataires dont elle va annoncer l’extension, dont on se demande bien comment elle pourrait revenir dessus.

Le mythe de son indépendance en a pris un sacré coup. Gita Gopinath, l’économiste en chef du FMI, s’est lors de sa dernière conférence de presse interrogée sur le degré d’indépendance des politiques monétaires. Tandis que Patrick Artus, le directeur de la recherche et des étude de Natixis, met carrément les pieds dans le plat en reconnaissant que « les banques centrales ne sont certainement plus indépendantes  », étant « contraintes d’assurer la solvabilité budgétaire des États en monétisant les dettes publiques », n’ayant « plus d’autre objectif que de faciliter la mise en place de déficits publics très élevés. »

Une autre vache sacrée est priée de dégager. « Tout faire pour sauver l’emploi, voilà la priorité ! » titre un journaliste du quotidien Les Échos peu connu pour ses positions novatrices, Eric Le Boucher. Il en donne clairement les raisons : « la reprise n’aura lieu que si deux réticences sont vaincues. La première est celle des ménages à consommer, ils devraient avoir accumulé 100 milliards d’euros de bas de laine en fin d’année. (…) La seconde est celle des chefs d’entreprise à investir. » Il n’est donc plus question d’optimiser le coût du travail comme en a pris acte le gouvernement français en adoptant de nouvelles dispositions afin de financer le chômage partiel à défaut de le résorber.

La dette publique doit-elle être remboursée ou non ? En proposant qu’elle devienne perpétuelle certains n’y croient plus vraiment et dévoilent le pot aux roses. Les autres font semblant par souci des convenances, sachant qu’ils vont la faire rouler à moindre frais, afin de garder en réserve un moyen de pression budgétaire. À l’habitude, ils menacent des foudres du marché tout en omettant de signaler qu’ils contrôlent les détenteurs de la dette, au premier rang desquels se trouvent les banques centrales dont on commence à reconnaître qu’elles ne sont pas indépendantes ! Olivier Véran, le ministre de la Santé français, déclare dans Le Monde : «  il faut que nous soyons capables collectivement de réfléchir aux moyens de payer cette dette qui ne doit pas peser sur les générations futures, à dire qu’elle oblige à un effort de la nation. Il y a toujours eu des règles du jeu, un équilibre à trouver. ». Encore un petit effort, on y est presque !

On peut s’attendre à ce que le prochain sommet de Davos, qui aura pour thème « la grande résilience », offre un haut-parleur aux partisans d’un renouveau du capitalisme, une fois celui-ci amendé. Les bonnes intentions sont toujours les bienvenues, mais l’on attend toujours la concrétisation de celles des adhérents de la Business Roundtable américaine élargissant la responsabilité de l’entreprise à ses salariés, ses clients et sa communauté d’implantation , et non plus aux seuls actionnaires. Quelques 180 chefs des plus grandes entreprises américaines s’y sont engagés, mais on n’en a toujours pas vu le résultat !

Il faut croire que certaines vaches sont trop sacrées pour être bousculées.

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2 réflexions au sujet de « Ces vaches sacrées que l’on dérange »

  1. Permettez-moi de vous citer et de commenter.

    « … élargissant la responsabilité de l’entreprise à ses salariés, ses clients et sa communauté d’implantation , et non plus aux seuls actionnaires. Quelques 180 chefs des plus grandes entreprises américaines s’y sont engagés, mais on n’en a toujours pas vu le résultat ! »

    De Gaulle est tombé parce que Pompidou ne voulait pas de la participation, et de Gaulle savait qu’il tomberait sur cette idée, laquelle allait bien plus avant que le simple intéressement aux bénéfices.

    Ni les capitalistes ni les syndicats ne souhaitaient que le peuple ait son mot à dire en direct. De Gaule a tiré le rideau, précisément sur cette idée, parce qu’il savait qu’elle reviendrait dans l’Histoire.

    Henry Guillemin, dans l’une de ses conférences, rapporte que Pompidou, à propos de la Participation, s’était exprimé ainsi :« le vieux est tombé sur la tête ».

    Pompidou restera employé de la banque Rothschild, jusqu’à sa nomination comme Premier ministre en 1962.

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