De l’air, de l’air

Un incontestable malaise s’épaissit, fait d’inquiétudes et se traduisant par la défiance. Il s’alimente désormais à plusieurs sources qui se conjuguent et le renforce.

La dégradation de l’environnement, dont le réchauffement climatique est le trait le plus déterminant, est désormais reconnue bien au-delà des cercles écologistes militants. Cela n’empêche pas d’accorder la primauté à la relance de la machine telle qu’elle est en repoussant à plus tard sa transformation. Ainsi qu’à tracer la perspective d’un « green business » dont on retient surtout le deuxième terme. Un énième appel s’alarmant du danger climatique vient d’être lancé par notamment des banquiers centraux, auquel les ONG ont répondu en leur demandant de faire d’abord le ménage chez eux. Leur scepticisme n’est pas sans fondement.

Le luxe de précautions qui a entouré en France le lancement d’une application pour smartphones destinée à identifier les foyers de contagion a été remarquable, en cela qu’il a tenté de répondre aux inquiétudes suscitées par le développement des moyens de surveillance généralisée qui avaient là l’occasion de se manifester. Car il domine sinon le sentiment d’être totalement tributaires de réglementations passoires et de silences complices. La NSA et ses consœurs n’ont pas été démantelées malgré les révélations que l’on sache ! Enfin, pour les plus contestataires et rebelles, les Robocops ont succédé aux gardiens de la paix et leurs exactions au quotidien sont banalisées et le plus souvent couvertes afin que règnent la loi et l’ordre.

L’accroissement des inégalités n’est certes pas une découverte et suscite des commentaires navrés, mais rien n’est fait car le mal impliquerait d’atteindre le cœur intouchable du système ! Ses mécanismes ne sont donc pas élucidés et encore moins enrayés. Ce phénomène qui est à ce titre irrésistible n’est pas réservé aux « pays émergents », où l’on mélange sciemment un recul très relatif de la pauvreté, d’ailleurs reparti à la hausse, avec la progression constante des inégalités Pour ne pas parler du développement de la précarité, la pandémie en cours a en effet mis en évidence l’existence d’une énorme poche d’informalité dans les « pays développés », qui de ce point de vue n’ont rien « d’avancés ». Ces sociétés « développées » sont en réalité éclatées, des mondes distincts coexistent en leur sein, et les passerelles entre eux – on parlait hier d’ascenseur social – ont quasiment disparu. Les fractures raciales et sociales se superposent largement.

Tout additionné, cela fait beaucoup et suscite une large insatisfaction, assortie de fortes mobilisations occasionnelles et de révoltes à répétition. Et le temps est cette fois-ci compté, le réchauffement climatique appelant des mesures rigoureuses qui ne viennent pas. À quoi la résilience du système peut-elle mener face à une défiance qui n’est pas un feu de paille ? Le capitalisme peut-il s’amender pour retomber sur ses pieds ? Plus clairvoyants, à moins qu’ils ne soient démagogues, certains le recommandent, mais leurs intentions restent lettre morte, car le système capitaliste tend avant tout à se reproduire même s’il crée un incontestable appel d’air.

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6 réflexions au sujet de « De l’air, de l’air »

  1. Le changement ne viendra-t-il pas plus sûrement de vastes mouvements planétaires comme Metoo ou contre le racisme et la violences policières que des plaintes sempiternelles contre les ravages du capitalisme comme telles, qui s’ensilent dans la querelles des ismes ? Non pas qu’il ne faille pas pointer sans cesse les méfaits du capitalisme et ses mécanismes mais que le combat sur ce front est presque toujours voué à l’échec.

    Car, quoi, si l’on considère que le capitalisme est par construction inégalitaire, cette construction ne s’appuie-t-elle pas sur des inégalités bien plus anciennes que son avènement et en particulier l’inégalité de genre et l’inégalité ‘raciale ‘ ?

    Tant que l’humanité dans son ensemble n’aura pas avancé sur ces questions, peut-on sérieusement espérer un recul, voire un démantèlement du système capitaliste ? Je ne le pense pas.

    L’égalité comme l’inégalité de droit et de condition ne se découpent pas en tranches comme d’aucuns voudraient le faire accroire.
    Ainsi j’entends ici ou là certains, souvent de droite, mais aussi à gauche hélas, nous dire que la police française n’est pas la police états-unienne. Que le combat français contre le racisme et les violences policières en somme serait secondaire au regard du cas américain. Cet argument me paraît tout à fait spécieux, d’une part parce que c’est méconnaître le passif français en matière de répression policière, que l’on songe un instant au passé collaborationniste de la police française pendant la seconde guerre mondiale, et à la tuerie de Charonne pendant la guerre d’Algérie qui avait tout à voir avec le passé colonial. Ce passif n’a jamais été résorbé au sein de la police française. Ce n’est un secret pour personne que l’extrême droite a des relais puissants au sein de la police. Toute la police, loin de là, n’est pas compromise, mais les faits sont suffisamment récurrents et documentés pour justifier un sérieux aggiornamento de la doctrine du maintien de l’ordre du ministère de l’intérieur et des méthodes employées au quotidien par la police.

  2. Et d’autre part, parce que les discriminations et l’oppression se posent toujours avec la même acuité quelque soit la société qui les voient naître. IL ne saurait y avoir alors de combat de moindre importance.
    En France, les discriminations policières, tout comme le sexisme, sont comme partout dans le monde des déterminants puissants de la survie du capitalisme.

    La survie de l’espèce ne pourra être possible que si globalement le sexisme et le racisme reculent.

    1. Pierre-Yves,

      Pour autant que je comprenne votre raisonnement, vous partez de l’hypothèse que le néolibéralisme mortifère ne peut être vaincu sans le préalable d’en avoir terminé avec le sexisme et le racisme. Je crois également comprendre que votre argument profond est que l’acceptation des inégalités sociétales de sexe et de race sert de socle inconscient à l’acceptation des inégalités sociales engendrée par le capitalisme.

      Nous partagerons, je crois, l’idée que la régulation et la correction des inégalités sont le rôle du droit, et donc de la raison. Permettez-moi de préciser cette idée générale.

      Ainsi, pour reprendre l’idée de Jorion, il serait logique « d’interdire » les paris sur les variations de prix, en réactivant les lois sur l’exception de jeu. Remarquons qu’il s’agit d’une régulation par défaut, puisque la loi n’empêche pas de parier, mais d’ester en justice lorsque l’un des parieurs s’estime lésé par les résultats de son pari.

      De son côté, Pierre Sarton du Jonchaix a montré la nécessité de réintroduire le principe de la réalité économique (livrer effectivement le produit annoncé) par responsabilité personnelle des acteurs de toutes transactions économiques.

      Ce principe de responsabilité personnelle permet d’en finir avec l’anonymisation des capitaux et les empilements de structures, qui construise l’anonymat. La traçabilité des décisions ramenées aux individus permet en effet de supprimer les droits d’exception que sont le droit du travail et le droit commercial, la régulation des conflits du travail et du commerce peut-être réintroduit dans le droit commun, c’est-à-dire le droit civil.

      Cette réappropriation sociale de la justice par un droit unifié demande que les apporteurs de travail, les apporteurs de capitaux soient sur un pied d’égalité pour régler leurs différends.
      Ce point ost donc essentiel.

      Par cette égalité juridique, les distributions abusives de dividendes, les parachutes dorés, et autres gabegies des dirigeants, seront ainsi juridiquement indéfendables. De même la subversion de l’État par les puissances financières anonymisées pourra être sera pénalisé. Dans ce cadre, la justice fiscale redevient effective et permet de reconstruire une société civilisée. L’opacité du capitalisme sera considérablement réduite, et cette opacité dérogeant au droit commun pourra être pénalisée à hauteur des préjudices qu’elle aura provoqués.

      Comme vous le lisez, je crois donc qu’il est de très loin préférable de reconstruire la lutte du peuple par une reconceptualisation des rapports économiques et juridiques, plutôt que de choisir les thèmes sociétaux comme terrain de combats. je ne crois pas qu’il faille édicter des droits des femmes, ou spécifiques à la défense des minorités, il est préférable que nous nous attachions à solidifier le droit commun républicain, lequel s’applique à toute personne. Par ailleurs, le pouvoir instrumentalise les débats sociétaux en vue de jouer sur le brouillard des réactions affectives divergeantes.

      Dans cette perspective, il me semble que la tâche prioritaire est de construire les outils d’un vaste dispositif de cercles de réflexion populaire : il s’agit d’échapper à la linéarité dissolvante de Facebook, ou des fils de blogs; nous avons besoin d’outils permettant la discussion structurée.

      Aujourd’hui, pour la France, il me semble que le point d’attaque, déjà inscrit dans la continuité de l’Histoire, est la remise sur le métier de la – participation gaullienne -, laquelle allait bien plus loin que l’intéressement des travailleurs aux bénéfices, et s’étendait bien au-delà de l’entreprise.

  3. Jean-Luce

    Sur l’objectif, nous sommes d’accord.
    Ma critique porte sur les moyens d’y parvenir.

    Jorion lui-même a infléchi il me semble sa stratégie, concentrant ses efforts sur l’idée d’une économie de guerre en temps de paix pour faire face aux défis climatiques et sociaux.
    Cela ne remet nullement en question la justesse des analyses relatives au rôle clé de la spéculation dans la non régulation du système capitaliste ni à celles de PSDJ. Fort de son expérience, Jorion a tiré les leçons de 10 ans d’explications avec ses billets, vidéos et conférences multiples, admettant que convaincre les élites fussent-ele éclairées, pour changer la donne relève du vœux pieux. Personne au sein des élites économiques et politiques ne comprend ou ne veut comprendre l’enjeu de l’interdiction des paris, à telle enseigne d’ailleurs qu’un Jacques Attali s’est révélé bien incapable d’en faire son cheval de bataille. Comme le dit justement Lordon, le capitalisme ne rendra pas les clés parce qu’on aura su convaincre certaines de ses élites. C’est une vue de l’esprit. Il faut des cataclysmes comme une seconde guerre mondiale pour que les élites et les classes dominantes consentent à perdre certains de leurs privilèges. Le thème n’accroche pas, il n’est pas mobilisateur. Pour mobiliser il faut que des évènements particuliers, souvent imprévisibles, éclairent soudain d’une lumière crue ce qui faisait système.

    D’où ma thèse que la pédagogie ne suffit pas, le capitalisme ne peut être vaincu que sur le terrain politique, j’entends un terrain qui déborde largement le terrain institutionnel, il s’agit donc de mouvements d’ampleur, qui démarrent localement, mais sont susceptibles de s’entendre à de nombreux pays, voire au monde entier. Or c’est la caractéristique de mouvements comme Extinction rébellion, Me-too et maintenant celui contre les discriminations et les violences policières que de pouvoir frapper vite et loin. La liste n’est pas exhaustive.

    Je m’inscris donc en faux contre l’idée qu’il s’agirait de combats sociétaux, et de même qu’on les choisirait. Ces terrains s’imposent d’eux-même parce que des inégalités criantes, et insupportables à la faveur de tel ou tel évènement catalyseur deviennent le combat de tout citoyen qui en reconnaît alors l’universalité.
    C’est donc il me semble une erreur conceptuelle que de considérer que le combat contre le sexisme ou les discriminations ne serait pas d’ordre politique, au sens le plus fort du terme.
    Le capitalisme ne s’identifie pas à l’inégalité sexuelle et raciale, mais assurément celui-ci n’y est pas étranger et même s’en nourrit.
    L’accumulation primitive des richesses issues de l’exploitation coloniale s’est perpétuée et développée via le mécanisme de la reproduction sociale. L’inégalité entre les sexes a longtemps fait des femmes juridiquement des mineures, les excluant du champ politique. On pouvait ainsi leur donner des salaires encore plus misérables que ceux des hommes. Cela est encore la réalité de nombreux pays.
    L’inégalité de genre et la discrimination fondée sur la couleur de peau, ne sont donc pas des épiphénomènes de la constitution du capitalisme historique.
    Le capitalisme d’aujourd’hui vit toujours de ce legs.
    Tant que celui-ci, sous toutes les latitudes, ne sera pas radicalement contesté, rejeté, le capitalisme pourra toujours compter sur le renfort de puissants préjugés et habitudes qui légitiment toutes les inégalités de condition. IL existe donc un continuum entre les inégalités de genre, de couleur de peau, et les inégalités économiques. Les unes et les autres ne cessent de se faire la courte-échelle pour se perpétuer.
    Le système capitaliste repose sur une construction juridique, vous l’exprimez fort bien, mais encore faut-il que l’idée d’égalité sous toutes ses formes dont celles en particulier que j’ai évoquées, gagne du terrain pour que cette construction juridique ait quelques chances de voir le jour.

    PS. Ne voyez vous pas que le combat contre les violences policières et contre les discriminations raciales exercent une réelle pression sur des Etats qui se portent garant de l’existence du système capitaliste ? Exiger que les forces de l’ordre n’usent de la violence légitime que de manière proportionnée et juste, c’est priver le capitalisme de son bras armé quand la police est requise par l’Etat pour servir seulement des intérêts privés, au détriment de l’intérêt général. En somme, une police qui serait réellement citoyenne n’éborgne pas, n’asphyxie pour maintenir un ordre injuste. Le système capitaliste ne peut pas se passer de cette violence illégitime et ciblée. IL est donc de la plus haute importance de mener, entre autres, ce combat, nous réduisons ainsi l’espace dans lequel le capitalisme se meut, et portons à leur comble les contradictions de l’Etat libéral.

  4. Bonjour monsieur Morlie,

    La classe !

    « Ripisylve », chez Damasio, La Horde du Contrevent, chapitre 11, « l’Outre et le Lorsque », p. 383.

    « Il me racontait la colonisation des vasières, égrenait pour moi la « ripisylve » (les guillemets sont de l’auteur), me donnait les noms savants, les propriétés alimentaires ou médicinales, m’apprenait à relier les plantes entre elles, les plantes au milieu, les plantes aux animaux… »

    Même pas besoin de chercher dans le dico… La classe ! 😉

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