Les idées volent quand la dette s’envole

Le démarrage du déconfinement est pour demain, advienne que pourra ! Les uns après les autres, les gouvernements européens arbitrent en faveur de la reprise de l’économie en faisant un gigantesque pari. Les modalités de la levée des contraintes font l’objet de tâtonnements, mais la décision est prise et fait boule de neige. Ce qui les conduit à discuter dès maintenant du coup d’après, du sort qui va être réservé aux nouvelles dettes contractées et du financement de la relance.

Ne parvenant pas à dépasser leurs désaccords, les dirigeants européens doivent parer au plus pressé au vu des tensions qui parcourent le marché obligataire et des hausses significatives des taux obligataires italiens, espagnols, grec et portugais qui interviennent. Les achats obligataires de la BCE – 900 milliards d’euros prévus cette année – ne calment pas les marchés financiers, contrecoup de leurs divisions.

L’Italie est au centre du jeu, car seul son appel au Mécanisme européen de stabilité (MES) pourrait dans l’immédiat les calmer. Cela suppose toutefois que les parlementaires en donnent l’autorisation au gouvernement, une issue dans l’immédiat très incertaine. Raison pour laquelle la formation d’un gouvernement de « techniciens » se trouve sur la table – une solution déjà choisie par Mario Monti – en espérant ainsi changer les règles du jeu. Pas encore un gouvernement de salut public, mais presque ! En attendant que la situation se décante, le président du Conseil Giuseppe Conte tente d’amorcer le tournant.

Au niveau européen, la suite des opérations est en préparation. La Commission travaille à un « fonds de reprise » de plusieurs milliers de milliards d’euros, reposant sur l’ambition de refaçonner son projet de budget pluri-annuel sur sept ans. En l’augmentant très significativement, ce qui est pour l’instant refusé, elle aurait les moyens de lever sur le marché de telles sommes afin de financer l’investissement. Le « hic » est que cela serait la porte ouverte à une mutualisation qui est rejetée. Et qu’il faudrait s’entendre collectivement sur la répartition des investissements en cas d’accord. Elle va tenter de l’obtenir en binôme avec Charles Michel, le président en titre du Conseil européen. Pour employer le langage des économistes, le choc actuel est symétrique, mais la réponse devra être asymétrique, c’est à dire procéder par transferts financiers entre pays. Toutefois, bousculer le rapport de force actuel entre les deux clans européens supposerait que le gouvernement français cesse de fonder ses espoirs dans sa capacité à convaincre son partenaire allemand et s’engage dans une « coopération renforcée » (prévue par le traité d’Amsterdam de 1997). À suivre…

Moins avancé, un autre débat est alimenté par une grosse inquiétude : une fois retrouvée, la faiblesse de la croissance alourdira sévèrement la ponction du remboursement de la dette sur les budgets et pourra se révéler intenable. Selon le FMI, l’endettement européen augmentera de 800 milliards d’euros cette seule année, de quoi réfléchir ! Car les injections de liquidité des banques centrales n’apporteront pas de réponse à une crise de solvabilité, que faire ? La discussion porte sur l’émission de titres de dette d’un type particulier, les obligations perpétuelles. Le principe peut au choix étonner ou choquer, mais ce ne serait qu’un recours à l’histoire, car de tels titres ont déjà été émis par les États-Unis et la Grande-Bretagne aux 18ème et 19 siècle.

Le remboursement de la dette obligataire des pays les plus pauvres vient de faire l’objet d’une suspension, et non pas d’une remise de peine, mais ce n’est qu’un commencement. Il va falloir restructurer les dettes actuelles pour les étaler dans le temps et soulager les efforts budgétaires pour rendre l’austérité supportable. Émettre de la dette perpétuelle en serait le moyen rêvé, car son principal n’étant pas remboursé, sauf s’il est plus tard décidé le contraire, seul son coupon (les intérêts) doit être payé aux créanciers. À charge pour eux de renégocier leurs titres en utilisant les ressources d’une ingénierie financière jamais à court.

Dans leurs rêves les plus fous, des esprits téméraires pourraient même penser à annuler l’intérêt et à faire acheter in fine les titres de la dette perpétuelle par les banques centrales, aux créanciers sur le second marché, ou bien à l’émission. Adair Turner, l’ancien président de l’organisme gérant la régulation financière au Royaume-Uni avait d’ailleurs envisagé un tel mécanisme. Une version adoucie pourrait encadrer une telle émission en définissant l’utilisation des fonds recueillis et en bornant son montant C’est ce que proposent l’ancien premier ministre belge Guy Verhofstadt et le député européen espagnol Luis Garicano. À suivre aussi…

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Dans l’État du Michigan, où se trouve la capitale de l’automobile Detroit, les troupes de Donald Trump manifestent pour réclamer la reprise du travail au gouverneur démocrate. Après avoir menacé les gouverneurs qui n’obéiraient pas à ses injonctions de levée des mesures de protection de s’occuper de leur sort au moment de leur réélection, Trump somme le Congrès de ratifier ses nominations à des postes-clé, faute de quoi il pourrait le suspendre !

5 réflexions au sujet de « Les idées volent quand la dette s’envole »

    1. Pour Monique Pinçon-Charlot qui connait bien la classe des prédateurs pour leur avoir consacré une vie d’étude, il ne fait aucun doute que leurs laquais, pardon, M le Président et MM les ministres, vont mettre en œuvre la fameuse stratégie du choc en s’adressant aux émotions de la populace.

      Donc si le comment n’est pas encore résolu, le qui va payer ne fait lui aucun doute.

      https://www.youtube.com/watch?v=k9lg6FFisZQ

  1. Tes chroniques, François, sont extraordinaires à la fois par les enchaînements d’apories que tu mets à jour mais aussi par cette incroyable pédagogie à nous les faire comprendre (même si une lecture attentive est requise).
    En note, tu signales les dérives de Trump (appuyé par ses partisans fanatisés). On voit bien qu’une situation aporétique accélère un chaos à venir, à court terme. Pauvre de nous !

    1. Pour contrer les effets de l’accroissement de la dette publique en cours, la – voie moyenne – n’est-elle pas de revenir à la structure sociale japonaise dans laquelle la dette est interne à 80/90 % ?

      Ne devons-nous pas abandonner la dette extérieure et ( pour les agrégats possibles de nations européennes) en recentrer les intérêts de la dette (pas le principal), sur une recréation du -circuit du trésor (du modèle adapté de 1947) ? Cette position n’empêche en rien de construire des partenariats extérieurs sur base de réciprocité.

      Dit autrement, le capitalisme local ( à l’échelle européenne autant que possible) ne doit-il pas couper radicalement les ponts avec Black rock ?

      Combattre des féodalités locales (à l’exemple japonais) n’est -il pas plus raisonnable que de laisser se construire sous nos yeux une féodalité globalisée?

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