« Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien » (Montaigne)

La plus grande incertitude règne depuis qu’il a été reconnu par les plus lucides qu’un nouvel épisode aigu de la crise déclenchée en 2008 était en cours. Avec comme seul recours de se raccrocher à l’idée qu’il sera de courte durée, en « V », comme les dirigeants des banques européennes en ont exprimé la certitude prématurée lors d’une conférence à Londres. Signe du désarroi qui s’est emparé pourtant des meilleurs esprits, certains dénoncent le retour au « dirigisme », pris à contrepied par l’avalanche de mesures gouvernementales et l’utilisation du mot honni de « nationalisation » (*) !

Combien de temps les mesures de confinement vont-elles durer et qu’elles vont en être les effets ? C’est la grande question quand une panne de l’économie est redoutée, que le PIB est annoncé allant plonger et les déficits budgétaires s’envoler, alors que la fragmentation de l’Europe est repartie avec l’accroissement du « spread » (la mesure des écarts de taux) sur le marché de la dette publique. Les gouvernements mettent les bouchées doubles, certes, mais avec retard.

Les prévisionnistes sont eux aussi au chômage technique et leurs modèles rangés au fond d’un tiroir. Catalyseur du rebond de la crise, l’évolution de la pandémie du coronavirus n’est pas prévisible, rendant leur tâche impossible. Quand interviendra donc, pays par pays, son pic, difficile à établir tellement cela dépend non seulement des mesures prises mais de leur respect. Une seconde vague et d’autres ensuite sont-elles à redouter ? Les modélisations disponibles sont loin d’être rassurantes lorsqu’elles évoquent la saturation des systèmes de santé et le nombre des décès à prévoir.

Les craquements se poursuivent au sein du système financier, où le désengagement des investisseurs des fonds d’investissement est suivi avec attention. Sur le marché des Exchange traded funds (ETF) sur lequel ils ont bâti leur prospérité, l’écart s’accroît entre la valeur des titres et les actions ou indices qu’ils dupliquent et leur donne un mauvais signal. Soutenir les entreprises et la consommation est devenu essentiel, tous les moyens sont bons – exonérations, reports, crédits ou garanties – mais sont-ils suffisants ?

Au grand maux les grands remèdes, la Commission s’attaque à des tabous. Elle ne se contente pas d’étudier une implication financière très discutée du Mécanisme européen de stabilité (MES), afin de garantir la solvabilité des États les plus menacés comme l’Italie. Elle atteint le sacrilège lorsqu’elle envisage la création de « covi-bonds », des obligations européennes destinées à les financer. Et les plus farouches opposants de toujours à une telle mutualisation ne poussent pas de cris d’orfraie en attendant la suite…

L’heure est donc aux transgressions, mais est-ce si rassurant ?


(*) Lire à ce sujet les édifiantes chroniques de Jean-Marc Daniel dans Les Échos, qui vilipende « les solutions envisagées de recettes vaguement keynésiennes, dont l’alpha et l’oméga restent la fuite en avant dans la multiplication des dépenses publiques non financées, conduisant à une explosion du déficit budgétaire », et celle de Gaspard Koenig qui dénonce le retour du « dirigisme ».

8 réflexions au sujet de « « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien » (Montaigne) »

  1. François, vous êtes des meilleurs chroniqueurs économiques dans le pays.

    Intellectuellement vous êtes honnête, vous êtes beaucoup moins doctrinaire qu’un Paul ou un Phil. Vous êtes sérieux et consciencieux dans vos recherches, vous êtes l’un des rares à lire la presse anglo-saxonne.

    Votre blog  » Décodage » fait du bien à plus de personnes que vous pouvez même vous imaginer.

    Vous citez Montaigne, Socrate avant lui à dit  » je sais que je ne sais rien ! « .

    Mais du peu que je sache de l’histoire de l’humanité, on a jamais vu de guerre sans un effort de guerre, un impôt pour financer la guerre. On a jamais vu une guerre sans morts

    C’est pourtant ce que recherche les responsables et les savants de ce monde.

    Cela n’existe pas !

    Ce qui nous manque pour comprendre c’est un peu de darwinisme et beaucoup de marxisme.

    Les gouvernements libéraux font tout pour éviter un krach et une récession-dépression ???

    Mais c’est le propre du capitalisme !

    Comme ils ont tord de s’entêter…

  2. Bonsoir François,

    J’ai compris dès le début que cela allait être très grave du point de vue sanitaire et économique. Mais sur le second point, les gens semblent faire la sourde oreille et lorsque je les alerte, ils me rétorquent que je tiens des propos anxiogènes qui peuvent accroître la diffusion du covid-19 !
    La question qui se pose à présent est la suivante : quelle sera la marge de manœuvre des banques centrales ? Pour la BCE, un QE semble difficile à mettre en place en raison du collatéral de bonne qualité qui vient à manquer et du fait que le QE plongerait les taux allemands en territoire encore plus négatif !
    Donc, va-t-on avoir une mesure vraiment non conventionnelle ? Quoi qu’il arrive, il va falloir trouver des solutions car avec les défauts d’entreprises en cascade et les producteurs américains de pétrole de schiste qui risquent de ne pas survivre avec un prix du aussi bas, les banques vont commencer à flancher dangereusement.
    Un « QE for the people » à la fin de l’épidémie, oseront-ils ? Cela pourrait relancer la machine et avaler les dettes si l’inflation fait son œuvre…

      1. Ce qui suit vous (nous) satisfait-il.. ? A quelles conditions supplémentaires (que vous voudriez peut-être bien exprimer..) ?

        https://www.rtbf.be/info/economie/detail_coronavirus-la-bce-sort-le-bazooka-avec-un-plan-de-750-milliards-d-euros?id=10461863

        Un belge (néo/presqu’ultra/../autre plus nuancé..) « libéral » devenu indépendant du suffrage universel s’exprime :

        https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_didier-reynders-mr-il-faudra-1000-milliards-pour-sauver-et-relancer-l-economie?id=10461929

      2. Des fonds spéciaux de mutualisation incluant l’épargne individuelle, et dédiés à la prise en charge des pertes économiques consécutives à la survenue de l’épidémie ?

  3. Vous citez Montaigne et Gaspard Koenig, l’apprenti cavalier qui s’est mis en tête de suivre Montaigne en imitant ses pérégrinations à cheval sur les sentiers européens… j’y vois là, manifestement, un bel exemple de récupération à l’oeuvre qui augure clairement des enjeux et de la suite des événements.

  4. Difficile de croire en la sincérité des cris d’orfraie des très dispensables Jean-Marc Daniel et Gaspard Koenig. S’ils participent ainsi du petit spectacle censé faire croire à la populace que la politique est indépendante des puissances d’argent, et par conséquence qu’elle vit en régime de démocratie, ils savent très bien ce qu’est le néolibéralisme.

    Concrètement MM Philippe et Macron vont nous marteler le beau discours du retour de l’État social et de la solidarité nationale, et c’est tout juste s’ils ne nous apparaitrons pas coiffés du béret à l’étoile rouge du Che. Mais derrière le discours, pardon le foutage de g***, il ne s’agira en définitif que de mettre l‘argent public et les moyens de la puissance étatique au service du privé. Et lorsque l’on parle du privé, on ne parle naturellement pas des petits entrepreneurs et commerçants, de tous ces gens « qui ne sont rien », mais bien des grands groupes du CAC40.

    Si les services d’urgence en particulier et l’hôpital public en général sont au bord de l’implosion, le capitalisme lui n’a aucune crainte à avoir. Il bénéficiera toujours des meilleures et plus dispendieuses méthodes de réanimation. Quoi qu’il en coûte.

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