Au théâtre d’ombres demain à Berlin

Angela Merkel et Emmanuel Macron vont avoir du pain sur la planche demain à Berlin. L’anniversaire de la chute de Mur va être le prétexte trouvé pour dresser une revue des divergences qui s’accumulent entre eux sur les sujets les plus divers. Mais la dynamique qui s’est enclenchée va-t-elle pouvoir être enrayée ?

La chancelière a apporté une nouvelle pierre aux désaccords existants en se prononçant en faveur de l’élargissement de l’Union européenne à l’Albanie et la Macédoine du Nord – qualifié « d’importance stratégique extrême » – auquel le président français est rigoureusement opposé. Sans autre issue que la provocation, celui-ci avait choisi une autre occasion, le soixante-dixième anniversaire de l’OTAN de décembre prochain, pour déclarer celle-ci « en état de mort cérébral », des propos qualifiés de « radicaux » par une Angela Merkel choisissant a l’accoutumé prudemment ses mots.

Pour ne pas en rester là, sur un sujet encore plus épineux, Emmanuel Macron a dans une interview à The Economist – qui fait à juste titre jaser – qualifié la règle du 3% de déficit comme « relevant d’un débat d’un autre siècle » et a rappelé son exigence de « plus d’expansionnisme, de plus d’investissement… » en énumérant « tous les domaines où se jouent notre avenir et notre indépendance stratégique ». Il y a enfoncé le clou en ajoutant que « Le plus gros sujet économique devant nous aujourd’hui, c’est notre sous-investissement », constatant que L’Europe n’a pas pleinement tiré les leçons de la crise de 2008 et risque de le payer très cher. Afin d’y remédier, il propose « d’utiliser notre épargne ou nous endetter… ».

Le « moment de réflexion » de Berlin annoncé par la présidence de la République pour détendre l’atmosphère risque d’être assez mouvementé, mais il va être tenté de maintenir la fiction de la bonne entente du couple franco-allemand dans une Europe elle aussi tiraillée sous toutes les coutures par les divergences.

Le contexte économique ne va pas aider à les aplanir, la Commission venant à nouveau d’abaisser ses prévisions de croissance et prévoyant « une période prolongée de moindre croissance et de très faible inflation ». Mais Valdis Dombrovskis, le vice-président de la Commission, en reste au même sempiternel rappel sans effet : « les États membres qui disposent d’une marge de manœuvre budgétaire devraient en faire usage ».

En s’adressant au public choisi de l’hebdomadaire britannique, le président français observe « une série de phénomènes qui nous mettent dans une situation de bord du précipice ». Mais mettre les points sur les « i » ne lui donne pas pour autant une politique alternative commune. Seuls les frémissements d’une ouverture sont observables en Allemagne, et attendre qu’elle soit élargie par la coalition qui succédera tôt ou tard à celle qui arrive non sans mal à mi-mandat demande à se vérifier. Les dirigeants politiques n’évolueront que forcés et contraints sous les effets de la récession, cette logique du pire est la meilleure alliée potentielle du président français.

Cette même logique se traduit électoralement par une poussée de l’extrême-droite en Europe, reposant sur des réflexes souverainistes et identitaires puissants. Comme si, ainsi que l’écrit Thomas Piketty dans sa chronique du Monde, « …c’est l’absence de débat économique qui nourrit les crispations identitaires et les conflits sans issue. À partir du moment où l’on abandonne toute perspective de politique économique alternative et que l’on explique en permanence que l’État ne contrôle plus rien, à part ses frontières, alors il ne faut pas s’étonner que le débat politique se focalise sur les questions de frontières et d’identités. » Et, de fait, le « populisme » tant décrié vire carrément à droite dans tous les pays, un fâcheux détour et contresens de la lutte contre un système capitaliste autoritaire et au caractère oligarchique affirmé, car les deux vont de pair.

L’Allemagne n’échappant pas à cette tendance, seules les apparences vont pouvoir être sauvées, pour combien de temps ?

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6 réflexions au sujet de « Au théâtre d’ombres demain à Berlin »

  1. L’Allemagne est un pays de vieux rentiers riches .Raison pour laquelle elle n’aime pas la « politique » de Mario Draghi ( taux d’intérêt proches de zéro) . De plus , les exportations allemandes se portent plutôt mal ce qui l’amène à se poser la question de la limite du déficit budgétaire .Le problème est que cela conduit les allemands à ne plus savoir à quoi peut servir un déficit budgétaire .

  2. Tentons de jouer à l’avocat du diable…

    Soyons optimiste pour l’Allemagne.
    De 1945 à maintenant, l’histoire économique et politique de ce pays a été un succès époustouflant. La réunification a été absorbée sans trop de mal.
    L’ Allemagne a bénéficié de très grands atouts, et d’abord de notre immense crédulité, en tant que clients et comme partenaires politiques. Mais reconnaissons qu’ils ont su jouer de cette crédulité avec maestria. Par exemple la spécialisation négociée entre Adenauer et de Gaule est géniale: à eux l’industrie, à nous l’agriculture, comme si cette dernière n’était pas industrielle. Et il y en a d’autres, comme faire supporter par l’Europe le coût de la réunification. On n’oubliera pas l’exploitation de l’Est de l’Europe, jusqu’à l’Ukraine, exploitation qu’il faut bien qualifier d’intelligente.
    Le résultat net est que l’Allemagne est l’homme solide de l’Europe. Ses dirigeants se sont montré fins négociateurs, aptes à exploiter la moindre de nos faiblesses, et capables de vues prévisionnelles réalistes.
    D’autre part le peuple allemand est sans doute le plus stable et le plus pondéré en Europe. Sans oublier un fonctionnement démocratique exemplaire et pour tout dire enviable. Enfin la société allemande est socialiste dans l’âme et dans les faits, quoiqu’en baisse depuis Schroeder. On ne peut en dire autant quant à nous même. Et nous baissons encore plus vite…

    1. Sans prétendre faire le tour d’un aussi vaste sujet en quelques lignes, on peut remarquer que le peuple le plus sage et le plus pondéré en Europe a placé les néo-nazis de l’AfD en troisième position aux dernières élections fédérales…

      Sur le pourquoi du comment de cette grande avancée démocratique, 4 petites minutes pour comprendre pourquoi beaucoup d‘allemands de l’ex-RDA se perçoivent comme des citoyens de seconde zone:

      La Treuhand ou la réunification économique de l’Allemagne

      https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-de-lhistoire/la-reunification-economique-de-lallemagne

      1. Remarquons que l’avenir du continent s’annonce encore plus radieux ce soir. Les faignants du Club Med viennent de rejoindre l’Allemagne dans la pondération en portant le parti d’extrême-droite Vox à la troisième place des législatives :

        Les socialistes en tête des législatives en Espagne, Vox en troisième position selon des résultats partiels

        https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/10/apres-une-nouvelle-journee-de-vote-en-espagne-aucune-majorite-absolue-en-vue_6018713_3210.html

        1. Permettez-moi d’être en gros d’accord avec vous.
          Cependant, si une guerre civile est possible en Espagne ( j’en doute quand même. Les traditions du sud se perdent…) elle est complètement irréaliste en Allemagne, AfD ou pas.
          Deux précisions:
          -‘socialiste’ : lire socio-démocrate en ses vestiges.
          -L’est de l’Europe commence dès la sortie de Berlin en direction de l’Ukraine.

          1. Guerre civile, mazette vous y allez fort, surtout avec une population espagnole dont l’âge moyen frôle les 43 ans ! À part sans doute quelques illuminés, on peut affirmer que l’écrasante majorité des Catalans qui souhaitent l’indépendance se refusent à la violence armée. Maintenant l’Espagne ayant soigneusement refoulé les traumatismes de la guerre civile et n’ayant pas réglé ses comptes avec son passé, il est possible qu’un État central faible fasse plus que laisser pourrir la situation, mais au contraire jette de l’huile sur le feu afin de provoquer des émeutes et ainsi suspendre pour un temps provisoire – appelé à durer – l’autonomie du gouvernement catalan. Un scénario qui serait bien sûr appuyé par les extrémistes de tout bord. On se retrouverait alors avec une situation du type Londonderry 1972.

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