Un mandat de la BCE fait de sérieuses incertitudes

Ne se risquant pas à attendre des chefs d’État et de gouvernement de grandes décisions, et pas davantage d’une Commission qui connait à nouveau des ratés de mauvaise augure dès son démarrage, les commentateurs se tournent vers la BCE, là où des nouveautés pourraient intervenir.

Mario Draghi ayant balisé le terrain avant son départ, Christine Lagarde a quelques mois devant elle pour s’exprimer sur la suite qu’elle donnera au train de mesures non conventionnelles décidé sous sa présidence. En attendant, en quoi donc consistera l’examen de la stratégie de la BCE qu’elle a annoncé ? Avant même d’être entrée en fonction, elle a fait déjà grincer les dents, mais il faudra voir à l’usage.

Elle a constaté que les banques centrales ont été « un peu seules à la manœuvre » et pointé du doigt nommément ceux « qui n’ont pas fait les efforts nécessaires », tout en déplorant l’absence « d’un budget commun à la zone euro » dont seuls « les éléments ont été ancrés ». Devant le Parlement, elle a même fait état de la « transgression des traités » opérée depuis 2008 et annoncé une politique monétaire allant durer « une longue période de temps. »

Par quoi cela va-t-il se traduire ? Christine Lagarde n’a pas fait mystère de son intention d’impulser des achats « d’obligations vertes », s’attirant par avance un avertissement de Jens Weidmann, le président de la Bundesbank.   « Les incitations à la protection climatique constituent un sujet politique », qui pourraient compromettre sur le long terme « l’indépendance et la neutralité » de la BCE. Ce qu’il traduit en déclarant que de telles actions « ne sont pas démocratiques ». À bon entendeur…

Question bilan, elle aura avantage à se tourner du côté des banques. La paralysie dans laquelle se trouve l’Union bancaire – l’adoption d’une garantie européenne des dépôts toujours en suspens pour cause de désaccord – exprime mieux que tout l’état du système bancaire. Un déblocage ne pourra intervenir que lorsque la masse des « prêts non performants » qu’elles détiennent encore sera résorbée. On n’en est pas là, malgré que le sujet ne soit plus dans l’actualité, remplacé par la baisse des rendements bancaires attribuée aux taux obligataires négatifs.

Mais elle risque d’utiliser le petit bout de la lorgnette en se penchant sur une révision de l’objectif d’inflation en vue de l’adapter à son faible niveau, au nom du changement global qui s’est opéré. Avec comme grave question complémentaire le fait de savoir si le nouvel objectif devra être « symétrique » ou « asymétrique », entendez par là pourra ou non dépasser provisoirement celui-ci… Une telle révision a-t-elle vraiment un sens, peut-on se demander, alors que les modèles économiques se révèlent défaillants, impliquant de plus profondes remises en cause ?

La tentation ne risque-t-elle pas d’être grande, au cours de la période à venir, lorsqu’une nouvelle crise interviendra, de prendre à bras le corps la situation et advienne que pourra ? Il n’y aura alors que deux voies possibles, si l’on considère le colossal niveau de l’endettement public et privé, la faiblesse endémique de la croissance et les limites atteintes par la politique monétaire. Ce sont la monétisation de la dette, sous une forme ou sous une autre, ou sa réduction purement et simplement. Prenant acte que cette dernière n’est pas dans les tuyaux, la monétisation par les banques centrales a déjà suscité de nombreuses suggestions, mettant en cause en Europe les fonts baptismaux sur lesquels la BCE a été portée. Mais elles ont en commun de poursuivre la fuite en avant actuelle, sans rien régler des causes du déséquilibre fondamental de l’endettement.

Après avoir été longtemps ignoré pour être considéré comme un cas à part ne concernant que le Japon, le danger d’une « japonisation » est désormais plus souvent évoqué. Or qu’est-ce d’autre, une fois constaté que l’inflation reste obstinément basse, que la monétisation par la Banque du Japon du déficit budgétaire ? Dans le même ordre d’idée, doit-on également rappeler que la BCE détient en obligations environ 20% du PIB de la zone euro en raison de ses achats programmés ?

On ne peut pas ignorer le tabou que représente la monétisation de la dette, un obstacle qui semble aujourd’hui infranchissable en raison notamment de la prégnance de l’idéologie ordo-libérale en Europe. Mais qu’en sera-t-il demain faute de mieux, si les choses tournent mal et que les évènements le réclament ?

Enfin, n’ayant pas son horizon limité à l’Europe, Christine Lagarde va suivre avec attention la politique de la Fed. Car celle-ci rencontre de sérieuses difficultés à enclencher la marche arrière pour dégonfler son bilan. À preuve, elle est au contraire conduite, suite à la crise sur le marché des repos qui se poursuit, à injecter à nouveau des liquidités dans le système financier. Décidément, rien ne se passe comme prévu !

Le mandat de Christine Lagarde n’est pas lui non plus écrit d’avance.

 

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