Les habits neufs du capitalisme

Le moment est donc venu de réfléchir, pas encore d’agir ! Il serait temps, vu tout ce qui ne tourne plus rond et que l’on ne comprend pas. Des idées jadis incongrues fleurissent là où l’on ne s’y attendait pas, signe que celles d’hier ne sont plus du tout satisfaisantes. Quitte à commettre des emprunts pour l’affichage, à dénaturer le concept de revenu universel par exemple, ou à élargir la responsabilité sociale des entreprises sans clarifier ses conséquences concrètes.

Une autre piste novatrice est évoquée, qui implique des banques centrales à qui on prête beaucoup faute de mieux, qui pourraient dans l’avenir être à l’origine de la création d’une monnaie numérique publique, exprimant ainsi la volonté de préserver leur rôle central. Lors de leur séminaire mondial de Jackson Hole, le gouverneur de la Banque d’Angleterre Mark Carney a prononcé à ce sujet un discours très remarqué. Incitant Christine Lagarde à manifester son intérêt pour la problématique lors de son audition au Parlement européen. Bruno Le Maire, le ministre français des Finances, a de son côté relevé le gant en proposant que les prochaines assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale se saisissent de la question.

À ce stade, les projets restent très flous, et chacun y voit un intérêt particulier. Pour Mark Carney, ce serait une manière d’ « atténuer l’influence dominante du dollar dans le commerce international » et de construire «  un système [monétaire international] digne de la nouvelle économie mondiale multipolaire en émergence. » En d’autres termes, il trace la perspective d’un nouveau système dans lequel la monnaie de référence ne serait plus un panier de devises se substituant au dollar, comme il est généralement envisagé, mais ce qu’il dénomme « une monnaie synthétique hégémonique ».

Bruno Le Maire vient avec une autre préoccupation, ayant fortement réagi à l’annonce de la création par Facebook de sa monnaie numérique, la Libra. Pas question pour lui de laisser l’initiative aux GAFAM sur le terrain monétaire, ces géants américains de l’économie numérique. Le ministre, qui négocie durement avec les autorités américaines la taxation des GAFAM, est particulièrement sensible à leur pouvoir et danger potentiels. Plus de deux milliards d’utilisateurs composent la base de données de Facebook, représentant un sérieux point d’appui pour lancer une monnaie susceptible de menacer la souveraineté des États en matière monétaire. En juillet dernier, les ministres des Finances et gouverneurs de banque centrale du G7, s’étaient dits « préoccupés » par le projet, dans l’attente des conclusions en octobre prochain d’un groupe de travail qu’ils ont constitué afin d’encadrer la création privée de monnaies numériques.

Afin de prendre les devants, Bruno Le Maire propose donc d’engager une réflexion afin qu’une « monnaie numérique publique » garantisse « la sécurité totale des transactions, leur rapidité, leur simplicité et leur gratuité. » À nouveau, il s’agit clairement de prendre la place du dollar en tant que principale monnaie des « transactions transfrontalières ». Une intention que l’on retrouve aussi en Chine, où un projet de crypto-yuan national est en gestation, selon Fan Yifei, le gouverneur de la Banque populaire de Chine. Adossé au yuan et contrôlée par le gouvernement chinois, cette monnaie numérique aurait vocation à remplacer l’argent liquide et permettrait une surveillance accrue des transactions à l’intérieur du pays. Avec cette initiative, le Parti-État chinois se doterait d’une arme de plus dans sa confrontation avec les États-Unis. Elle lui permettrait également de conserver intactes toutes ses prérogatives, en application de son modèle reposant notamment sur un contrôle social omniprésent en cours de développement et de mise en service.

On le voit, il n’est pas question de laisser l’initiative en matière monétaire aux libres forces du marché et à ses représentants patentés. L’État, dont les libéraux ne jurent que par son amaigrissement, ne doit pas être dépossédé des attributs essentiels de sa souveraineté par l’irruption impétueuse de nouveaux acteurs à la puissance démesurée, c’est une question de sauvegarde pour un capitalisme cherchant à renouveler sa garde-robe et à prendre en compte la nouvelle configuration mondiale.

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