Le partage dans l’air du temps

La Business Roundtable américaine était jusqu’à maintenant connue comme étant un redoutable lobby dont on ne compte plus les campagnes victorieuses quand il s’agit de défendre becs et ongles le monde des affaires. Mais elle vient de jeter un pavé dans la mare en ne reprenant plus à son compte l’affirmation du pape du libéralisme économique Milton Friedman selon laquelle la seule responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits et la rémunération de ses actionnaires.

Dans une déclaration intitulée « L’objectif de l’entreprise », elle élargit singulièrement cette responsabilité en l’engageant également envers ses salariés, ses clients, la communauté où elle est implantée et son environnement. Reniant une vision orthodoxe pour lui en substituer une toute autre aux fortes implications potentielles.

La Business Roundtable n’est pas une petite affaire, regroupant 181 dirigeants des plus grandes entreprises américaines, employant plus de 10 millions de salariés et représentant un tiers de la capitalisation boursière. Parmi ses membres figurent Jeff Bezos (Amazon), Jamie Dimon (JP Morgan Chase), Tim Cook (Apple), Brian Moynihan (Bank of America), Dennis A. Muilenburg (Boeing) et Mary Barra (General Motors).

Cette initiative inattendue s’inscrit dans la veine des déclarations « éclairées » du Forum de Davos, ou bien des milliardaires américains qui ont réclamé d’être davantage imposés. L’air du temps vire à l’amélioration du partage de la richesse, ce mot en d’autres temps honnis, devant l’injustice de sa répartition et les réactions soulevées. Lancer des alertes devant le développement des inégalités ne suffit pas, son mécanisme doit être enrayé, tandis que se revendiquer du socialisme n’est plus une aspiration diabolique au pays où font campagne en suscitant un fort écho Bernie Sanders et Elizabeth Warren (qui ne s’en réclame toutefois pas).

Les dirigeants des grandes entreprises manifestent ainsi leur réelle inquiétude devant la montée de ce qu’ils appellent sans distinction « le populisme », l’émergence massive de ceux qui ne jouent pas le jeu et dont la traduction politique n’est pas maitrisable. Mais ils n’ont pas tiré les leçons de leur nouvelle prise de position en termes concrets, pouvant laisser craindre qu’ils en resteront à l’énoncé de la théorie sans s’engager dans les travaux pratiques. À cet égard, il a été relevé dans la presse américaine qu’ils se sont bien gardés d’évoquer la question de l’énormité de leur rémunération.

On assiste à un phénomène de transfert, les dirigeants d’entreprises s’investissant dans une mission que les dirigeants politiques traditionnels n’assument pas. Faudrait-il toutefois que cela ne reste pas un exercice formel, car les 1.200 plus grandes entreprises mondiales cotées devraient en 2019 distribuer à leurs actionnaires un montant record estimé à 1.430 milliards de dollars, selon la société de gestion Janus Henderson. Combien le seront en 2020 ?

« Nous favorisons la diversité et l’inclusion, la dignité et le respect », proclame le document de Business Roundtable. Si les mots ont un sens…

5 réponses sur “Le partage dans l’air du temps”

  1. C’est en train de craquer de partout et ce type d’affirmation était tout simplement inconcevable de la part du patronat US il y a 10 ans , 5 ans.
    La mise en pratique sera lente et semée d’embûches mais les idées germent.
    Ils ont compris qu’à se gaver sans limite, le boomerang allait être rude qu’il était de leur intérêt de partager- un peu – afin de continuer à s’enrichir.

    1. Ils ont compris que :

      – Le changement climatique mettait l’Humanité en danger,
      https://www.liberation.fr/planete/2019/01/13/les-emissions-de-gaz-a-effet-de-serre-continuent-d-augmenter_1701910

      – Que les transnationales ne pouvaient pas se permettre de détruire impunément les écosystèmes,
      http://multinationales.org/Impunite-made-in-Europe-pourquoi-l-UE-s-oppose-a-un-traite-sur-la

      – Que l’explosion des inégalités minait la démocratie,
      https://www.lerevenu.com/bourse/dividendes-vers-un-record-en-2019-avec-plus-de-50-milliards-deuros-distribues-par-le-cac-40
      https://www.lavoixdunord.fr/608314/article/2019-07-03/reforme-des-apl-une-nouvelle-baisse-des-allocations-pour-janvier-2020

      À ce stade, après une quarantaine d’années de politiques néolibérales, continuer à croire aux promesses ne peut plus être qualifié de naïveté. Il s’agit de complicité objective !

      1. Je partage votre septisisme quand à la volonté réelle de changer les choses. Il y a une telle inertie du système, tant d’intérêts sont en jeu qu’il faudra du temps avant que les mots soient suivis d’actes réels.
        Cependant, il faut bien reconnaitre qu’une telle assertion était inconcevable de la part du patronat il y a peu, le mot partage étant tabou.
        La lutte des classes est et sera toujours une réalité, aucune illusion sur ce sujet ni sur la collusion entre nos dirigeants, certains de nos représentants et le pouvoir économique et financier.
        Rien n’a été acquis sans combattre et aucun changement pour une plus juste répartition des richesses ne le sera sans d’autres combats.
        A court terme, le prochain portera sur la réforme des retraites. Alors que les syndicats sont divisés, combien de personnes seront dans la rue afin de réclamer un meilleur PARTAGE des richesses ?
        Faire cotiser les robots au prorata des gains de productivité générés, imposer une taxe sur le trading à haute fréquence, etc … Autant de recettes nouvelles permettant un financement des retraites sans douleur pour le salariat et au coût contenu pour les entreprises.
        Un mouvement des gilets jaunes bis renaissant en septembre sur cette thématique ? A suivre…

        1. Le scepticisme implique le doute et je n’en ai aucun quant à l’aspect mensonger des déclarations de nos dirigeants, qu’elles concernent le partage des richesses ou la lutte contre le dérèglement climatique. Tout simplement parce que l’on doit juger sur les actes et non sur les paroles.

          Le discours de Toulon de M Sarkozy était parfait. Le résultat ? Son exact inverse : les inégalités ont explosé et le système financier est devenu encore plus opaque et prédateur pour l’économie.
          Les discours de M Macron sur l’écologie sont parfaits. Le résultat ? Les émissions de GES ne cessent de croitre n’offrant à moyen terme que le recours désespéré à l’ingénierie climatique.

          Je partage les propos de M Warren: il n’y a plus de guerre des classes car la guerre a été gagnée par les milliardaires. Doit-on rappeler que c’est l’un d’eux qui dirige les États-Unis et qu’ils ont nommé en France à la présidence de la République l’une de leurs marionnettes ?

          Le néolibéralisme a gagné en prenant le contrôle des démocraties « représentatives » et comme il l’a été démontré depuis plusieurs années, manifester ne sert plus à rien. Vous pourrez mettre cet automne des millions de personnes dans les rues pour protester contre, non pas la réforme mais la casse de la retraite par répartition, que cela ne changera rien. Il n’y a plus rien à discuter. M Macron est là pour appliquer le programme des milliardaires avec les pleins pouvoirs que lui confie la Constitution de la Cinquième. Et peu importe qu’il soit remplacé aux prochaines élections par un Trump, un Salvini ou un Bolsonaro local qui continuera les coupes budgétaires et qui facilitera par la loi la prédation des richesses au profit du 0,1%.

          Il me semble que pour échapper au suicide planétaire vers lequel nous nous dirigeons tous à grands pas, et les bunkers de luxe ou les iles fortifiées ne sauveront personne, que la première chose à faire est de réaliser que nous ne sommes pas en démocratie et qu’il est donc totalement inutile d’essayer de dialoguer avec les politiciens professionnels et leurs donneurs d’ordre.

          Ces parasites écartés de nos préoccupations nous pourrons alors nous poser la seule question qui vaille : Comment mettre en place la démocratie, comment détruire le néoféodalisme actuel sans verser dans une impossible guerre civile ?

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