La mission des banques centrales fait débat

C’est dans l’air du temps, de partout s’engage une réflexion sur les banques centrales dont la mission de longue date est de lutter contre l’inflation. Ce qui n’est plus précisément d’actualité lorsque l’on voit la BCE lutter pour au contraire essayer sans y parvenir, de l’augmenter.

Au cours de la dernière décennie, les banques centrales ont dû innover avec pragmatisme et il serait temps de le prendre en compte. Elles se sont donné de nouvelles missions afin d’assurer la stabilité du monde financier avec des outils innovants, par exemple en adoptant des taux négatifs.

De nouvelles missions et de nouveaux outils devraient désormais leur être assignés et autorisés afin d’utiliser au mieux leur capacité de création monétaire. Aux États-Unis, un débat est ainsi engagé au sein de la gauche démocrate à propos des préceptes de la Théorie monétaire moderne (MMT).

D’une manière générale, les banques centrales pourraient être appelées à neutraliser une large part de la dette publique, selon des mécanismes décrits finement par Adair Turner, car il faudra bien reconnaitre un jour que cette dette n’est plus soutenable. Elles pourraient aussi être appelées à financer des programmes d’investissement, notamment en faveur de la transition énergétique. Mais beaucoup de tabous devraient être brisés dans ce monde perclus de dogmatisme afin d’en arriver là…

Dans l’immédiat, le débat sur les banques centrales gagne l’Europe. « Nous avons besoin d’un gouverneur qui s’engage à servir la société dans son ensemble, et pas seulement les marchés financiers ». C’est en ces termes que 94 économistes et responsables d’associations en Grande-Bretagne viennent de lancer un appel alors que le mandat de Mark Carney, l’actuel gouverneur de la Banque d’Angleterre, arrive à son terme.

« Alors que le monde change, la mission de la banque doit aussi évoluer ». Car « son mandat actuel et ses outils sont de plus en plus en question ».
Les signataires de l’appel lui assignent trois missions, la première d’entre elles étant environnementale et consistant à ce que la finance prenne toutes ses distances avec l’énergie fossile. La seconde en cessant de favoriser le développement des inégalités ainsi qu’elle y a contribué par sa politique monétaire. La troisième en introduisant des mesures pour réorienter le crédit des activités spéculatives vers les activités productives.

Autre approche hétérodoxe, celle de Miguel Carrion dans revue du think tank Funcas Europe. Il suggère l’émission par la BCE de ses propres obligations, avec pour objectif de créer un actif sûr qui pourrait trancher le nœud Gordien entre les banques et les États. Car celui-ci, systémique au plus au point, ne l’est toujours pas, tout au contraire.

Aujourd’hui, les obligations émises par les gouvernements représentent aux environs de 90% d’actifs considérés comme sûrs. Il est dans ce cas inévitable que les banques en détiennent des quantités importantes, créant un risque systémique auquel il n’est toujours pas remédié. Les banques pourraient ainsi remplacer les obligations d’État présentes à leur bilan par des titres de la BCE.

Venant d’autres horizons, on enregistre également la proposition de François Villeroy de Galhau, gouverneur de la banque de France et candidat à la succession de Mario Draghi. La mission de la BCE devrait selon lui être élargie à la promotion du rôle international de l’euro. C’est à dire en allant chasser sur les terres du dollar en tant que monnaie de réserve.

Une conférence de deux jours a réuni les représentants des 17 banques fédérales régionales américaines afin de débattre : quoi faire si la Fed devait repenser sa stratégie ? Avec une inflation faiblarde et le tassement des taux d’intérêt, elle a désormais peu de marge de manœuvre pour faire face à de futures récessions.

Les idées ont foisonné, mais une mesure s’est dégagée du lot: le ciblage d’une inflation moyenne, suivant lequel la Fed viserait un taux d’inflation précis sur une période déterminée, afin de regagner des marges de manœuvre. Mais l’expérience japonaise démontre qu’accroître l’inflation n’est pas aisé quand elle stagne, c’est le moins que l’on puisse faire remarquer…

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2 réflexions au sujet de « La mission des banques centrales fait débat »

  1. Bonjour Mr Leclerc

    « D’une manière générale, les banques centrales pourraient être appelées à neutraliser une large part de la dette publique, selon des mécanismes décrits finement par Adair Turner… »

    Auriez vous une description /explication sur ces mécanismes décrits par Mr Turner? Cela m’intéresse beaucoup.

    Excellente journée

    BL.

    1. Comme il n’est pas possible d’envoyer les bandits en prison, puisque ce sont eux qui dictent lois et traités, l’idée est que les banques centrales doivent neutraliser les dettes publiques dont l’envolée résulte du surendettement privé qui a provoqué l’effondrement de 2008.
      D’après les néolibéraux, et j’exagère à peine, l’économie « libérée » des « carcans prudentiels et étatistes » se régule d’elle-même et aboutit au Saint Graal de la répartition optimale des ressources : le prix fixé par les marchés devient ainsi une nouvelle constante cosmologique appelée « juste prix ». Dans ce conte pour enfants, la monnaie est neutre puisque si une création supplémentaire provoque bien une inflation à court terme, les salaires et les prix retrouvent rapidement un nouvel équilibre sans que cela n’impacte les fondamentaux de l’offre et de la demande.
      Si le marché n’est pas efficient, et manifestement il ne l’est pas pour les 99%, ne reste plus qu’à choisir alors entre la politique de l’offre et… la politique de l’offre, comme l’imposent les règles européennes qui interdisent aux états de modifier leur taux de change. Bref, il faut devenir com-pé-ti-tif, c’est-à-dire réduire les salaires, les dépenses, et la dette de l’État.
      C’est pour sortir de ce délire dont les économistes les plus lucides voient qu’il nous emmène tout droit au chaos, qu’Adair Turner a proposé que les banques centrales échangent les titres de dettes qu’elles possèdent contre des titres perpétuels et sans intérêts. Dans ce cas, la BCE plutôt que d’exiger comme elle le fait actuellement le remboursement des titres qu’elle détient à échéance, ne le ferait que lorsque le pays débiteur atteindrait un certain niveau de croissance préalablement établi. Ce qui éviterait de sauver le pays en tuant ses habitants, comme dans le cas de la Grèce par exemple.

      En un peu plus détaillé (294 pages), le rapport de la London School of Economic présidé par Adair Turner. Enjoy !

      http://innovbfa.viabloga.com/files/LSE___the_future_of_finance___aug_2010_1.pdf#page=9

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