L’armée cherche à trancher à moindre frais

Ne s’embarrassant pas de subtilités, le général Ahmed Gaïd Salah a proclamé que « la majorité du peuple algérien, à travers les marches pacifiques, a accueilli favorablement la proposition  de l’armée », qui demeure « immuable ». Elle seule « s’inscrit dans le cadre constitutionnel et constitue l’unique garantie à même de préserver une situation politique stable, afin de prémunir notre pays de toute situation malencontreuse » précise un communiqué du ministère algérien de la Défense pour s’il était encore nécessaire, dissiper tout malentendu.

Faisant arrêter en pleine nuit l’homme d’affaires Ali Haddad, l’un des soutiens à Abdelaziz Bouteflika en fuite vers la Tunisie, significativement sans mandat d’arrêt ni mesure d’interdiction de sortie du territoire, le chef de l’Armée poursuit son offensive contre le clan du président, à qui il laisse le choix de démissionner ou être d’être déchu. Pour se préserver, il fait la part du feu et sanctionne le clan dominant pour que les autres composantes du système puissent continuer à prospérer. L’armée accorde à celui-ci, dont il est un élément central, sa protection et signifie abruptement qu’elle n’ira pas plus loin dans les remises en cause, n’hésitant pas à menacer un peuple algérien qualifié de « pacifique », de « situations malencontreuses ». En d’autres termes, « nous ne voulons pas à être réduit à de telles extrémités, ne nous y poussez pas ! Restez chez vous, et on en restera là ! ».

Poursuivant sur ce terrain, le parrain fait état de » parties mal intentionnées » et d’une « campagne médiatique virulente portant atteinte à la crédibilité de l’armée » – une « ligne « rouge » – en visant à faire croire « que le peuple algérien rejette l’application de l’article 102 de la Constitution ». S’il est une profession qui peut se faire quelques soucis pour son avenir, c’est celle des journalistes.

Quelle réponse les Algériens vont-ils apporter à cette fin de non-recevoir ? Vont-ils céder à la menace implicite d’une réinstauration de l’état d’urgence accompagnée de toutes les mesures portant atteinte aux libertés ?(*). Notamment au quadrillage des villes par les forces armées  comme entrée en matière ? Si ce n’est pas le cas, le système va-t-il utiliser les unités très bien équipées et entraînées de la Gendarmerie nationale afin que force soit donnée non pas à la loi mais aux clans ?

Plus aucune référence n’a été faite au projet de conférence nationale sous contrôle lancé par le clan Bouteflika et repoussée par les manifestants comme une manœuvre. De l’autre côté, la revendication de l’élection d’une assemblée constituante – logique au regard de la situation – est totalement inacceptable pour le système. Le solde de tout compte que représente le sacrifice du clan Bouteflika n’est plus suffisant pour les uns lors qu’il est un maximum pour les autres. Les uns aspirent à un grand chambardement dont les autres ne veulent à aucun prix. La nouveauté est que le goût de la liberté a été retrouvé. Les hiérarques de l’Armée vont-ils avoir la souplesse nécessaire pour en tenir compte ?

Les Algériens ne sont pas dans la situation que les Latino-américains ont bien connu au Brésil, en Argentine et au Chili, l’armée échangeant son retrait dans les casernes contre l’impunité. Ni dans celle de l’Égypte, n’ayant pas envie d’assumer le pouvoir, et pour cause. En Algérie, l’armée va devoir s’impliquer. Or la rente pétrolière, qui constitue l’essentiel des ressources du pays, n’est plus ce qu’elle était, et elle ne permet plus de distribuer aussi facilement des faveurs en contrepartie de bakchichs dans le cadre d’une politique de clientélisme généralisée. Le système va devoir changer, car il n’est pas en mesure de donner aux jeunes les moyens du développement de leur pays, auquel ils aspirent à contribuer. Mais il n’y est pas prêt.

Décidément, le système n’a toujours pas pris la mesure de ce qui vient de lui arriver. Et, dans l’immédiat, on ne stoppe pas si facilement avec de simples bruits de chars un mouvement si longtemps contenu d’une telle ampleur. …


(*) Les Algériens ont vécu sous ce régime pendant dix-neuf ans, de 1992 à 2011.

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