Indépendance, acte II

Quel va être le goût de la victoire pour les Algériens ? Le moment de l’euphorie passé, les jeux ne sont pas faits. Par un subterfuge, le système au pouvoir s’est donné un répit afin de conserver un règne qu’il est pour lui hors de question de céder.

Le pays est descendu dans la rue et, devant la force irrésistible de cette marée humaine, le régime a dû plier, à crève-cœur et en prenant son temps. Mais va-t-il lui être facile de se mettre d’accord sur un scénario de préservation de son emprise, alors qu’il n’a pas été possible de trouver un candidat commun pour assurer la succession de Bouteflika ? Le partage du pouvoir et de la rente pétrolière est un sujet de discorde entre les clans, et leur crainte de tout perdre s’ils ne s’entendent pas entre eux va-t-il se révéler un ciment suffisant pour prendre le dessus ? Ensemble, que peuvent-ils concéder qui de leur point de vue préservera l’essentiel ?

Le processus qui a été marqué par la volonté de réappropriation de la politique par ceux qui en étaient écartés et qui exigent une rupture n’en est qu’à ses débuts. Une reconduction du système ne va pas de soi dans ces circonstances inédites. Nous venons d’assister à la deuxième naissance de l’Algérie indépendante, après des décennies de confiscation du pouvoir par un système reposant sur une clientèle de privilégiés et protégé par une gendarmerie de 200.000 hommes toute puissante. Des lézardes sont déjà apparues à la périphérie du système parmi les notables du régime, mais tout va être tenté pour enrayer cette dynamique.

Pour l’heure, le mouvement social n’a pas démantelé le système en place. Aucune dissolution du Parlement n’est prévue, seule une conférence manipulable à l’envie est programmée pour le reconfigurer. On reste dans le cadre des promesses déjà faites et non tenues de Bouteflika. Mais sans attendre vendredi prochain, les étudiants sont déjà descendus dans la rue pour dénoncer « la ruse » de Bouteflika. « Il faut sauver le peuple et pas le pouvoir » proclament-ils tout en dénonçant les prolongations. Pour le régime, la partie s’annonce difficile.

Le peuple algérien a retrouvé une mémoire longtemps éteinte. La fierté avec laquelle les manifestants se sont emparés de leur drapeau, l’accueil réservé à des héroïnes de la lutte de libération présentes parmi eux, comme leur besoin impétueux d’une rupture et d’une reconnaissance collective, tout concoure à ce que cette mobilisation soit autre chose qu’un feu de paille. Des gages vont être dosés, mais que pèseront-ils face à des exigences qui ne se discutent pas, s’ils restent symboliques ? Et s’ils ne le restent pas, que vont-ils entrainer ? Des vocations vont également se révéler, qui vont fendiller le socle sur lequel repose le système, une clé de la suite des évènements.

Si les manifestations ne ramènent pas le pouvoir au sens des réalités, ses tenants s’enfermant dans le système, la situation économique de l’Algérie ne le permet pas. La rente pétrolière représente 60% de ses recettes budgétaires, mais la chute du prix du pétrole pèse sur celles-ci et sur le partage de la rente. La perpétuation du système parasitaire fait obstacle à un développement économique devenant indispensable. Et dans un pays où la moitié de la population a moins de trente ans, ce n’est à terme pas tenable.

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2 réflexions au sujet de « Indépendance, acte II »

  1. Par simple curiosité, il sera intéressant de voir comment vont réagir les chiens de garde du système français. Alors qu’ils n’ont pas de mots assez durs pour calomnier les jiléjônes, vont-ils applaudir ceux qui portent les mêmes revendications de démocratie et de justice sociale, mais de l’autre côté de la Méditerranée ?

    Les droits de l’homme étant à géométrie variable suivant les intérêts locaux, je suis prêt à parier un LBD40 que la réponse sera oui.

  2. Nous avons eu un bel exemple de ce que les chiens de garde étaient prêts à faire en 2011 lors de la révolution tunisienne.
    Depuis, les techniques se sont améliorées. Les LBD40 ont fait preuve de leur efficacité … et les forces de l’ordre française de leur maîtrise de cette arme … aveuglante.
    Sinon, pour nous rafraichir la mémoire quelques liens reprenant en partie le discours de notre ministre des affaires étrangères de l’époque.
    https://www.youtube.com/watch?v=3pHORBsfNR8
    https://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/01/13/tunisie-les-propos-effrayants-d-alliot-marie-suscitent-la-polemique_1465278_3212.html

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