Une inflexion à défaut de tournant

Que se passe-t-il de si grave pour que le ministre français Bruno Le Maire évoque de manière comminatoire le risque d’une « perte de confiance » entre l’Allemagne et la France, fixant le dénouement à la fin de l’année ?

Pour lui, l’Allemagne doit tenir ses engagements en signant la directive sur la taxation des services numériques et en mettant en œuvre les mesures prévues dans la déclaration franco-allemande de Meseberg de juin dernier restée sans effet. Outre la taxation des services numériques, celle-ci prévoyait notamment l’instauration de la convergence fiscale et la création d’un budget d’investissement de la zone euro.

À bout de patience, le ministre français voit s’approcher à grands pas la tenue des élections européennes : « nous sommes dans une course de vitesse entre la montée des extrêmes et la décision des grandes nations européennes, au premier rang desquelles la France et l’Allemagne ». Un sondage d’opinion donnant la liste de Marine Le Pen devançant celle de La République en marche ne serait pas étranger à cette tentative de redémarrage du moteur franco-allemand, une fois reconnu qu’il est en panne.

De l’autre côté du Rhin, Friedrich Merz, l’homme qui monte parmi les candidats à la succession d’Angela Merkel, a tenu des propos tout aussi inhabituels. « Nous devons faire plus que ce que nous faisons actuellement, car si l’Europe devait échouer – une possibilité parfaitement possible, personne ne peut le nier, car elle en est toute proche – si l’Europe échoue, les Allemands seront ceux qui en souffriront le plus ».

Friedrich Merz n’est qu’au début de sa campagne et ne va pas dévoiler dès maintenant tous ses projets. Mais le propos est novateur à un double titre en évoquant le risque d’un échec de l’Europe et en reconnaissant que c’est l’Allemagne qui aura le plus à y perdre. C’est le prélude à un changement d’attitude dont l’ampleur reste à connaître.
Il y a toutefois peu de chances qu’il se traduise par une véritable révolution mais plutôt par l’annonce de mesures choisies pour leur portée symbolique et dûment encadrées. Telles les créations d’un ministre de l’économie, d’un budget d’investissement de la zone euro et d’une assurance chômage.

L’orientation initiée par Emmanuel Macron à sa campagne européenne ne répondait pas en soi aux attentes des électeurs. C’était un peu trop cousu de fil blanc, venant d’un président ayant perdu tout mordant. La dégradation de la situation sociale dans laquelle toute l’Europe a été plongée par un cocktail de restrictions budgétaires et de mesures ultra-libérales ne peut plus être ignorée en raison de ses implications politiques. Avoir joué le parti de la peur n’a rien arrangé. Aujourd’hui, il faut montrer sa détermination au changement par des actes, mais il est déjà bien tard pour enrayer la dynamique en cours.

L’Italie, où un gouvernement élu refuse de jouer le jeu conduit les dirigeants européens à espérer que les marchés feront le nécessaire à leur place, mais à condition qu’ils ne soient pas trop brutaux pour que la crise ne se répande pas. C’est à double tranchant car, si cela intervient, ce sera ressenti comme un déni démocratique de plus. Comme vient de le déclarer Christine Lagarde du FMI, « il serait navrant de constater qu’une construction politique ne doive sa survie qu’aux pouvoirs des marchés financiers ».

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10 réflexions au sujet de « Une inflexion à défaut de tournant »

  1. Vous m’effrayez, Monsieur Leclerc.
    A vous lire, on a presque l’impression qu’il faudrait soutenir M. Merz qui seul peut permettre la réussite du projet européen de notre bon président.
    Et puis toujours cette confusion entre Union Européenne et Europe…

    1. … » l’impression qu’il faudrait soutenir M. Merz qui seul peut permettre la réussite du projet européen de notre bon président « ..
      Et l’autre côté de la pièce semble tout aussi désolant:
      (Extraits Médiapart: « La lettre européenne » lundi 12/11)
       » Caricatural. C’est le terme qui convient sans doute le mieux pour qualifier la désignation programmée de Frans Timmermans comme chef de file des sociaux-démocrates pour la campagne des européennes.
      Après l’abandon du Slovaque Maroš Šefčovič, l’actuel premier vice-président de la Commission européenne est le seul candidat à l’investiture par le Parti des socialistes européens (PSE), lors de son congrès de décembre à Lisbonne. Il bénéficiait déjà du soutien d’une majorité des membres de cette fédération de partis, dont celui du SPD allemand, qui en reste le vaisseau amiral en dépit de ses difficultés domestiques.

      Timmermans, qui a été le bras droit de Jean-Claude Juncker pendant cinq ans, incarne la confusion et les reniements idéologiques dans lesquels s’est enferrée la social-démocratie, en grande coalition permanente avec les conservateurs au niveau européen. À son poste, il a soutenu son collègue néerlandais Jeroen Dijsselbloem, « indéfectible allié de Berlin sur l’austérité » et artisan de l’humiliation infligée à la Grèce. Ne brillant pas plus sur le terrain écologique que social, il a conduit une sorte de simplification administrative à la bruxelloise, dont le mot d’ordre officiel – « mieux légiférer » – cachait selon beaucoup une « renonciation à réguler » et une attaque contre le Parlement élu par les citoyens.  »
      …(…)…
      Bon appétit.

  2. « Le patriotisme est l’exact contraire du nationalisme », nous dit ce matin ce « bon président » comme le nomme amèrement ce cher Renard !

    « Le patriotisme est l’exact contraire du nationalisme », déclare le chef d’État. « Le nationalisme en est la trahison », poursuit-il.

    Emmanuel Macron cite ensuite Clemenceau, qui s’exprimait devant la Chambre des députés cent ans plus tôt : « Combattante du droit, combattante de la liberté, la France serait toujours et à jamais le soldat de l’idéal. » ???? Le soldat français, le soldat de l’idéal ????

    « Ce sont ces valeurs, ce sont ces vertus, qui ont soutenu ceux que nous honorons aujourd’hui ».

    Notre bon et pacifiste président français aurait pu citer quelques auteurs pacifistes célèbres, ils ne manquent pas, en introduction d’un forum pour la paix à la Villette.

    Mais non il choisit Clemenceau, et le choix du père la victoire, de cet archétype du nationalisme français exacerbé, est un symptôme imparable, de l’état d’esprit, d’un impérialisme français tout aussi belliqueux que jadis .

    Entendons ce patriote pacifiste et mesuré Clemenceau :

    « …Politique intérieure : je fais la guerre ; politique étrangère : je fais la guerre. Je fais toujours la guerre ! Les Russes nous trahissent, je continue de faire la guerre. La malheureuse Roumanie est obligée de capituler : je continue de faire la guerre, et je continuerai jusqu’au dernier quart d’heure… »

    Comme discours fédérateur et pacifiste il y a mieux !

    « …Quant aux vivants, vers qui, dès ce jour, nous tendons la main et que nous accueillerons, quand ils passeront sur nos boulevards, en route vers l’Arc de Triomphe, qu’ils soient salués d’avance (…) Grâce à eux, la France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours le soldat de l’idéal ! … »

    (Applaudissements enthousiastes. – MM. Les députés se lèvent et acclament longuement M. le président du Conseil Clemenceau )

    « … La voilà donc enfin, l’heure bénie pour laquelle nous vivions depuis quarante-sept ans ! –quarante-sept ans pendant lesquels n’a cessé de retentir en nos âmes le cri de douleur et de révolte de Gambetta, de Jules Grosjean, de Keller et des députés d’Alsace-Lorraine, celui de Victor Hugo, d’Edgar Quinet et de Georges Clemenceau (vifs applaudissements) quarante-sept ans, pendant lesquels l’Alsace-Lorraine bâillonnée n’a cessé de crier vers la France !… »

    Clemenceau ne fait pas là n’en déplaise à Macron, apologie d’un patriotisme mesuré de bon ton, mais d’un nationalisme assouvie, exacerbé, à vomir, suite à une guerre impérialiste, une guerre de rapine, la guerre de « la revanche » ! Le petit coq exalte ! Le but de guerre est atteint ! Vous n’aurez plus l’Alsace et la Lorraine ! Mieux ! On va aller occuper la Ruhr, même si il y a risque de remettre le couvert et de donner une petite sœur à la der des der !

    « …Provinces encore plus tendrement aimées parce que vous fûtes plus misérables, chair de notre chair, grâce, force et honneur de notre Patrie, un barbare ennemi voulait faire de vous le signe de sa conquête, non vous êtes le gage sacré de notre unité nationale et de notre unité morale, car toute notre histoire resplendit en vous ! … »

    « …Et vous, combattants sublimes de la grande guerre, Français et alliés, votre courage surhumain a fait de l’Alsace-Lorraine, aux yeux de l’univers, la personnification même du droit (Applaudissements prolongés – MM. Les députés se lèvent) ; le retour de nos frères exilés n’est pas seulement la revanche nationale, c’est l’apaisement de la conscience humaine (Vives acclamations) et le présage d’un ordre plus haut. (Acclamations unanimes. – Tous les députés se lèvent et applaudissement longuement.)… »

    /www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/premiere-guerre-mondiale/document-clemenceau.shtml

    Mais que cette après midi à la Villette , dans le cadre de leur pseudo forum pour la paix, mais que le petit patriote Macron, s’approche de la grosse patriote Merkel, et qu’il lui souffle à l’oreille : « Clemenceau », « barbare ennemi » , « personnification même du droit », « revanche » !

    Pour sûr que cela va être le prélude à un changement d’attitude dont l’ampleur reste à connaître cher François !

    Paris a beaucoup de chance que Merkel est goûtée cet apaisement de la conscience humaine et ce présage d’un ordre plus haut, d’un ordre français !

    1. Y a des gens comme ça, ils croient que tirer les leçons de l’Histoire, c’est faire la guerre aux Russes avec les Allemands plutôt que faire la guerre aux Allemands au côté des Russes…

      1. Nous on fait la guerre à nos généraux !

        «Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
        Car c’est pour eux qu’on crève.
        Mais c’est fini, car les trouffions
        Vont tous se mettre en grève.
        Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
        De monter sur l’plateau,
        Car si vous voulez la guerre,
        Payez-la de votre peau!»

        La Chanson de Craonne, printemps 1917

        On ne peut pas être un soldat de l’AN UN, un patriote des droits de l’homme, lorsque l’on vend des armes aux roitelets saoudiens !

        1. Les soldats répriment la grève
          Et font du tort aux travailleurs,
          Et, quand le peuple se soulève,
          On en fait de bons fusilleurs ;
          Nous devons leur faire comprendre
          La sottise qu’ils ont commis…
          Ils passeront, sans plus attendre,
          Aux insoumis (bis),

          Si les Bourgeois font la Revanche,
          Ce jour, les peuples révoltés
          S’élanceront en avalanche :
          Les Bourgeois seront emportés.
          Si le soldat est notre frère,
          Les gradés sont nos ennemis,
          Car ils ont déclaré la guerre
          Aux insoumis (bis).
          (Vers 1902, auteur inconnu) ;=)

  3. « Pas juste, il faut changer !  » nous dit dans un tweet le représentant de l’impérialisme US.

    http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2018/11/13/97002-20181113FILWWW00158-donald-trump-s-en-prend-au-vin-francais-via-twitter.php

    Et que lui répondent les deux représentants de l’impérialisme allemand et français ?

    Oui c’est vrai ! Au nom de nos valeurs communes de « patriotes éclairés , humanistes et pacifistes , voyons à régler cela dans le cadre d’une nouvelle entente globale ?

    Absolument pas ! Anticipant l’absolue impossibilité des « patriotes » ( comme des nationalistes de tous temps), à dépasser le stade étroit des intérêts économiques de leurs pays respectifs, ils parlent l’un et l’autre : d’une armée européenne !

    http://www.lefigaro.fr/international/2018/11/13/01003-20181113ARTFIG00205-merkel-envisage-comme-macron-une-vraie-armee-europeenne.php

    Ne nous y trompons pas, les Macron et les Merkel ne sont pas des altermondialistes pacifistes, des patriotes révolutionnaires défendant la République et le Progrès contre la réaction, ce sont des serviteurs de deux Etats, historiquement des plus belliqueux et des plus militaristes.

    Macron lançant la perspective d’une armée européenne ( avec seulement un tiers, d’une Europe au bord de l’implosion ), Macron parlant de Pétain, citant Clemenceau, accordant demain une interview à une chaîne de TV, sur un porte avion, tout juste ripoliné, ce n’est pas un accident, ce n’est pas une recherche de style, c’est la perspective de la guerre !

    Les mêmes, qui hier célébraient hypocritement encore et encore, la der des der, à Paris, sans même citer un seul pacifiste, étaient déjà à la manœuvre en vue d’en préparer une prochaine .

    Attention danger !

    Sous la pression croissante du déclin capitaliste, les antagonismes impérialistes ont atteint la limite au-delà de laquelle les divers conflits et explosions sanglantes ( Yémen, Ukraine, Syrie …), doivent infailliblement se confondre en un incendie mondial. Bien entendu, la bourgeoisie se rend compte du danger mortel qu’une nouvelle guerre représente pour sa domination. Mais elle est actuellement infiniment moins capable de prévenir la guerre qu’à la veille de 1914.

    La Chanson de Craonne du printemps 1917 est donc plus que jamais à l’ordre du jour.

    Ne fait pas le brave avec le vin, car le vin en a fait périr beaucoup.

  4. «C’est à double tranchant car, si cela intervient, ce sera ressenti comme un déni démocratique de plus»

    Comme vous le précisez, c’est un si. Cela pourrait ne pas intervenir.

    Mais encore, même si cela survient, le gouvernement Salvini – Di Maio pourrait choisir de ne pas céder. Même si les marchés font des leurs, il resterait au gouvernement italien la possibilité d’arguer du manque de réaction de la BCE pour décider que l’Italie «contrainte et forcée» est obligée de sortir de l’euro.

    Il est même possible que ce soit le plan du gouvernement italien, et que Salvini et Di Maio n’aient abandonné que tactiquement leurs idées de sortir de la monnaie unique.

    Rappelons que Machiavel était italien.

  5. N’oublions pas que Friedrich Merz est un des dirigeants allemand du géant de la finance mondiale BlackRock.
    Apparemment, Angela Merkel lui préfère Mme Kramp-Karrenbauer.
    Affaire à suivre donc!

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