La banque du Japon, en toute hétérodoxie

Les faits et gestes de la Fed et de la BCE sont en permanence scrutés, analysés et commentés, toutes deux engagées dans un processus progressif et précautionneux de réduction de leurs programmes d’assouplissement monétaire. Les investisseurs avaient pris leurs petites habitudes qu’il va falloir abandonner et l’important est que cela se fasse sans heurts. Faute de pouvoir s’appuyer sur une quelconque expérience, les deux banques centrales y vont à tâtons, conscientes de la fragilité du système financier dont les réactions en chaîne – systémiques – sont imprévisibles.

À l’inverse, la Banque populaire de Chine injecte une nouvelle fois des masses de liquidités dans le système bancaire du pays afin de favoriser l’accroissement du crédit aux entreprises, aux collectivités et au shadow banking. Elle anticipe une diminution de la croissance occasionnée par la guerre commerciale engagée par Donald Trump. Elle venait pourtant de resserrer très doucement le robinet du crédit, mais de deux maux – la formation d’une bulle de crédit menaçante ou la baisse de la croissance – elle choisit le moindre, obéissant à son commanditaire le Parti-État.

Pour simplifier le tableau, deux banques centrales freinent et la troisième accélère.

Reste le cas totalement hors norme de la Banque du Japon. Celle-ci poursuit sans aucun résultat sa croisade en faveur de l’inflation, qui s’obstine à ne pas décoller. Contredisant des rumeurs de réduction de ses programmes, elle se contente de petits ajustements de sa politique monétaire ultra-accommodante qui s’appuie sur des achats massifs de titres souverains et d’exchange trade funds (ETF), finançant largement un budget de l’État ultra déficitaire. Et elle poursuit l’objectif de maintenir le taux des titres obligataires à 10 ans autour de 0%, n’accordant qu’une faible variation de 0,02%. Critiquée pour sa distorsion du marché des ETF, elle s’efforce d’en minimiser à la marge les effets secondaires en modulant ses achats. Mais la BoJ va continuer d’acheter annuellement plus de 600 milliards d’euros de titres tous genres confondus.

La BoJ déclare « renforcer le cadre » de son programme, comptant « maintenir les très bas niveaux actuels des taux d’intérêt sur une longue période ». Cinq ans après son lancement – constatant son échec – elle admet que la hausse des prix dont elle poursuit l’objectif pourrait encore demander trois ans avant de se concrétiser. À moins qu’un nouveau report n’intervienne alors…
Confrontés à des phénomènes hors normes, les économistes conformistes, forts d’une assurance qui ne se dément jamais, ne se précipitent pas pour les analyser. La BoJ est rangée dans l’armoire des étrangetés qui est rarement ouverte. Après tout, le Japon ne se porte pas si mal sans inflation, finissent-ils par faire remarquer, afin de minorer l’importance de la question. Ils négligent qu’au rythme où vont les acquisitions de la BoJ, elle finira par ne plus rien avoir à rafler sur les marchés et détiendra à son bilan une part démesurée des actifs financiers disponibles…

Que ce soit pour relancer l’inflation, financer les déficits budgétaires ou réduire le poids de l’endettement, les projets fusent, faisant fi de l’orthodoxie. Quelle prochaine mission les banques centrales pourraient-elles se voir confier en dernier ressort, étant déjà parvenues à contenir la crise financière, seuls les actifs boursiers étant touchés par l’inflation ?

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10 réflexions au sujet de « La banque du Japon, en toute hétérodoxie »

  1. Pour moi, j’avoue que je ne comprends pas cette histoire de QE, d’achats de titres souverains, etc…Et pourtant les sommes sont colossales. Je rêverais d’une sorte de colorant qui permettrait de tracer les flux d’argent, et de la sorte résoudrait beaucoup de questions ; en particulier, de savoir où les milliards émis par les banques centrales se retrouvent dans l’économie « réelle »…. Surtout quand on nous effraie avec l’accumulation des dettes gigantesques, publiques et privées, avec les records atteints aujourd’hui. D’ailleurs, quand on nous parle de croissance, ne devrait-on pas parler de « croissance nette » pour déduire sur la même période, le taux d’endettement contracté….

  2. A propos du Japon, je pense que la BoJ n’a aucune chance de relever le taux d’inflation parce qu’elle pose le problème à l’envers. Pas de croissance, pas d’inflation et depuis 3 ans le PIB stagne à environ 1,5% par an, ce qui est très peu.

  3. Il n’y a pas que pour le changement/basculement climatique que les informations existes mais que les gouvernements (et une bonne partie des opinions publiques) regardent obstinément ailleurs.

    L’estimation datant de 2012, on peut sans doute prendre six ans plus tard la fourchette haute de 32.000 MILLIARDS de dollars stockés dans les « paradis fiscaux » :
    http://www.lefigaro.fr/impots/2012/07/23/05003-20120723ARTFIG00259-une-manne-de-25000-milliards-caches-dans-les-paradis-fiscaux.php

    Si l’on y rajoute la somme de 1.800 milliards de dollars en dépense militaires mondiales :
    https://www.sipri.org/sites/default/files/2017-09/yb17-summary_fr.pdf (1.600 milliards en 2016)

    On obtient l’estimation grossière d’environ 34.000 MILLIARDS de dollars captés à l’encontre de notre intérêt principal (la survie de l’espèce), au profit de nos instincts animaux légués par nos ancêtres pré-humains. Un pognon de dingue n’est-il pas ?

    La question à 34.000 milliards de dollars (et à 7,6 milliards de primates bipèdes) est donc : sommes-nous capables de dominer nos instincts animaux pour assurer notre survie ?

    1. « sommes-nous capables de dominer nos instincts[…] ? »
      La grande « question »… et les réponses.
      Le ‘nous’ n’est pas uniforme, encore moins constant. Un exemple: moi, oui, en tout cas j’essaye et je ne réussis pas toujours, les autres c’est l’inconnue.
      Vous aurez donc, à un instant donné, quelque chose comme 7,6 milliards de réponses différentes.
      Et puis, 7,6 milliards est trop large. Il y a un paquet de démunis, ici et ailleurs, à qui les instincts d’accaparement sont interdits car impossibles.
      Je pinaille bien entendu, mais il me semble que les questions globalisantes passent à côté du problème. Tout est affaire de détails, quand le diable veuille bien ne pas s’y glisser. Et puis, franchement, vous me voyez faire le nécessaire pour être détenteur d’un yacht de 100 m de long, avec héliport ?

      1. Pourquoi privilégier telle approche au dépend de telle autre ? Dans la compréhension d’un phénomène complexe et étendu, comprendre tous les détails ne suffit pas à expliquer la dynamique du tout, et à l’inverse, comprendre la dynamique d’ensemble ne renseigne pas sur l’infini cascade d’interactions des détails. Ainsi fonctionne par exemple les sciences regroupées sous le nom d’Astronomie, où les travaux de l’astrophysicien spécialisé dans l’évolution d’un ‘détail’ infime de l’univers, disons l’atmosphère des géantes rouges, complètent ceux du cosmologue dont l’objet d’étude et ‘l’objet’ univers dans son ensemble.

        Bref, si le diable est dans les détails, les comptabiliser et les comprendre tous (ce qui est naturellement impossible pour un esprit humain) ne suffit pas à comprendre la trajectoire d’ensemble.

        D’où l’intérêt des sciences humaines comme la sociologie ou l’anthropologie qui aident à comprendre la nature et le fonctionnement des rapports de force qui irriguent nos sociétés et institutions. Ceux qui font que les pouvoirs, quels que soient leur nature, sont d’une manière quasi-systématique accaparés par des individus agressifs et autocentrés (et masculins).

        Et il est trop facile de se dédouaner de la marche du monde au prétexte que nous n’avons pas le pouvoir. Partant du principe que rien de ce qui est humain ne saurait nous être étranger, nous pouvons tous imaginer – et ressentir ! – les motivations profondes de nos dirigeants, fussent-ils les plus atroces. Quand bien même comme vous le faite justement remarquer, que la plupart d’entre nous n’éprouvent pas le besoin impérieux d’écraser tout et tous, ou de tuer père et mère pour devenir Le Chef et posséder un yacht avec plateforme pour hélicoptère.
        C’est pourquoi il me semble que l’approche que vous nommez globalisante a toute sa place dans la compréhension de ce que nous sommes. Parce qu’elle révèle les invariants de l’espèce : capable de se jeter à l’eau et de risquer sa vie pour sauver un parfait inconnu, mais également capable de voir la Méditerranée transformée en cimetière, de s’en offusquer, avant de passer une bonne nuit et… de dormir du sommeil du juste.

        Nulle notion de morale là-dedans, juste le miroir qui réfléchit les êtres que nous sommes, façonnés par l’évolution et si peu par la culture.

  4. Le keynésianisme est un chemin sans issue heureuse.
    A un détracteur qui lui faisait remarquer qu’à long terme son système ne pouvait pas fonctionner, Keynes eut pour seule réponse : « A long terme, nous sommes tous morts. » Actant, de fait, l’impossibilité de mettre fin à l’injection de liquidités (injection forcément de plus en plus massive) sans crise encore plus grave que celle qu’elle avait pour but d’éviter.
    Et nous y voilà. Bien sur, il ne s’est pas agi pas d’un vrai keynésianisme car plutôt que de distribuer de l’argent aux pauvres (Quel nigaud ce Keynes !) on a préféré l’attribuer aux riches en affirmant, sans trop y croire, qu’il finirait par ruisseler sur les pauvres. Donc baisse des impôts et taxes, puis injections monétaires et Q.E. diverses.

    Et sans autre inflation que celle des actifs dans lesquels cet argent était investi, bulles financières, immobilières ou sur les marchés des matières premières. Chaque fois qu’une de ces bulles a crevé, on a distribué encore davantage d’argent entre des mains sans cesse moins nombreuses, accroissant ainsi la concentration des richesses.
    Et aujourd’hui, les dégats seraient tellement importants si la bulle boursiére s’affaissait, qu’on injecte préventivement en espérant éviter sa crevaison.

    Le débat entre les banques centrales n’est donc pas fondamental. Injecter un peu plus, un peu moins. Ou un peu moins aujourd’hui pour pouvoir en remettre davantage demain…
    De toute façon, il leur faut continuer à cracher, tandis qu’au frontières on se tente en catastrophe de restaurer les cloisons étanches, espérant être dans un secteur qui ne sera pas submergé par le déferlement qui vient.

    Nous vivons une époque intéressante.

  5. « Le keynésianisme est un chemin sans issue heureuse. »
    Possible…
    Mais  » Actant, de fait, l’impossibilité de mettre fin à l’injection de liquidités (injection forcément de plus en plus massive) sans crise encore plus grave que celle qu’elle avait pour but d’éviter. » n’est pas du keynésianisme, loin de là.

    On peut penser et faire de bonnes choses pour des raisons mauvaises mais penser et faire de mauvaises choses (ici, condamner Keynes) pour des raisons qui n’ont rien à voir (avec lui) est un comble, une victoire attristante de l’idéologie sur le réalisme.
    Keynes et le keynésianisme sont beaucoup plus fins et subtils que les gros sabots dont ses contempteurs l’affublent.
    Quelques (!) idées dans « Penser tout haut l’économie avec Keynes », Odile Jacob 2015, Paul Jorion évidemment.

    Ceci dit, on peut avoir des doutes sur l’effectivité positive du keynésianisme pour les crises actuelles, non l’économique mais tout le reste, en particulier nos emprunts excessifs sur la biosphère.

  6. @ daniel

    Keynes a, entre autre, théorisé l’injection monétaire afin de relancer l’économie. Il l’a fait dans une approche sociale et généreuse.
    Sa pensée a donc été détournée. Dans un premier temps, par une alliance entre banquiers, soucieux de s’offrir une rente entre dettes d’Etat, et politiciens plus ou moins sociaux-démocrates soucieux de distribuer aux pauvres sans dépouiller les riches. Puis, et c’est ce qui nous préoccupe aujourd’hui, ce sont ces mêmes riches qui se sont alliés avec les banquiers, sortant pauvres et politiciens du jeu (il faut dire que l’effondrement de l’Union Soviétique permettait désormais de se passer de leur avis). Il ne fut plus alors question que de plumer les Etats, toujours la dette, au profit des riches, puis des très riches, puis des super riches, etc…

    Il ne s’agit donc pas pour moi de condamner Keynes. Mais de constater l’échec de sa pensée économique, détournée par deux fois.

    Sinon, je suis fondamentalement en accord avec lui : à long terme nous sommes tous morts. 🙂

    1. Puisque aussi bien nous sommes d’accord, laissons tomber Keynes et attachons-nous à votre raisonnement tendant à démolir sa théorie, et selon vos mots.

      Je note « Sa pensée a donc été détournée. » puis «… constater l’échec de sa pensée économique, détournée par deux fois. »

      Comment constater son échec puisque seules 2 applications erronées de sa pensée ont été mises à l’épreuve? Voulez-vous dire que ses suiveurs ont été obligé de la détourner parce qu’elle s’est révélée inapplicable en cours de route, à la façon du marxisme ou tout autre théorie de politique économique ?

      Ils n’ont pas fait du Keynes mais un succédané. Ça en a l’apparence, mais ce n’est pas du Keynes. Il n’y a là rien qui permette de conclure à l’échec.

      A mon avis, ceux qui ont procédé ainsi par 2 fois, n’ont pas compris grand’chose à Keynes ou bien ils ont très bien compris qu’une application sincère de Keynes n’était pas favorable à leurs mandants et électeurs.

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