Des naufragés dont personne ne veut

Fier de ses succès dans les instances européennes où il impose sa volonté ainsi que des très favorables sondages électoraux dans son pays, où il fait désormais jeu égal avec le Mouvement des 5 étoiles, le ministre d’extrême droite Matteo Salvini ne se contente pas d’interdire aux ONG le débarquement des réfugiés dans les ports du pays.

Il entend maintenant imposer la poursuite sous condition de l’opération Sophia, lancée en 2015, qui mobilise des unités navales de six pays de l’Union : l’Italie, la France, l’Irlande, l’Espagne, la Slovénie et l’Allemagne. Elle a permis de secourir en mer près de 44.000 réfugiés, soit 10% des sauvetages enregistrés au cours des trois années. Un délai de cinq semaines a été négocié par les ambassadeurs des États membres réunis à Bruxelles pour trouver d’autres ports de débarquements que les seuls italiens, comme prévu dans les accords initiaux. Dans une lettre à Jean-Claude Juncker, le premier ministre italien Giuseppe Conte avertit que les débarquements en Italie ne seront autorisés qu’à la condition que d’autres pays de l’Union acceptent de prendre en charge une partie des réfugiés. Conditions qui avaient déjà été imposées il y a une semaine avant que deux navires militaires soient autorisés à débarquer 450 réfugiés.

Chaque sauvetage devient désormais un enjeu. Après avoir été repéré par un centre de secours maltais, un navire commercial battant pavillon tunisien, le Sarost 5, a recueilli à sa demande quarante réfugiés perdus en mer depuis cinq jours ; il s’est ensuite heurté à une fin de non-recevoir lorsqu’il a demandé le soutien des garde-côtes maltais, italiens et français, afin de leur remettre les réfugiés et de poursuivre sa route. Le prétexte invoqué était que les côtés les plus proches étaient tunisiennes. Mais les épreuves des naufragés n’étaient pas terminées pour autant, le Sarost 5 a dû patienter au large durant quatre jours avant d’être autorisé à débarquer les réfugiés dans un port tunisien.

Où diriger les réfugiés, une fois sauvés dans les eaux internationales  quand personne n’en veut ? La question reste à l’étude à Bruxelles, faute d’une quelconque solution. Lors du dernier sommet de fin juin, il avait été convenu de réfléchir à des « plateformes régionales de débarquement » dans des pays hors de l’Union. Mais depuis les autorités libyennes se sont déclarées « absolument contre le fait que l’Europe veuille tout à fait officiellement installer chez nous les migrants illégaux dont elle ne veut pas », de même que l’Égypte, la Tunisie et le Maroc qui ont emboîté le pas. L’autre option, la création de « centres contrôlés » sur le territoire de l’Union a suscité chez les pays membres du pourtour méditerranéen un refus identique, à l’exception de la Grèce où ils sont de facto installés, qui pourrait espérer en obtenir des financements supplémentaires.

Bien que lointaine, l’Espagne reste la seule voie ouverte, les garde-côtes du pays étant actifs et les ONG pouvant encore débarquer les naufragés. Cela a été le cas pour deux bateaux de l’ONG espagnole Proactiva Open Arms qui ont sauvé une réfugiée miraculée, semble-t-il abandonnée dans un canot pneumatique avec une autre femme et un enfant qui eux sont morts, après le passage d’un garde-côte libyen qui a secouru 165 réfugiés avant de les ramener à terre. Ils ont démenti, mais l’ONG a maintenu son accusation. Escorté par un navire de la Garde civile, les deux bateaux ont accosté aux Baléares. Les autorités italiennes avaient autorisé le débarquement de la naufragée en état d’hypothermie, mais l’ONG a choisi de rejoindre l’Espagne afin d’assurer « sa protection et son entière liberté pour témoigner ».

Une vague de xénophobie parcourt l’Europe, dont il est à craindre les effets lors des élections européennes à l’automne 2019, si l’on en croit les succès remportés ou présagés par les formations d’extrême-droite. « Les autres » représentent une victime de choix, d’autant qu’ils sont sans nuances affligés de la tare abominable d’être musulmans, et pour tout dire considérés comme des terroristes en puissance. Le phénomène n’est pas seulement européen, comme on le constate aux États-Unis. Et il se trouve toujours des bonnes âmes pour en profiter. Cela rend d’autant plus important de signaler les manifestations de ceux à qui cela ne convient pas.

En dépit de la réserve militaire à laquelle ils sont astreints, les marins des garde-côtes italiens qui ont coordonné le sauvetage de centaine de milliers de réfugiés mais n’ont plus voix au chapitre éprouvent un incontestable malaise et le font savoir.

Dans une interview à Il Sole 24 ore un amiral s’exprimant sous le couvert de l’anonymat a rappelé que pour la justice italienne, la Libye ne constituait pas le « lieu sûr » exigé par la convention de Hambourg pour y débarquer des naufragés cherchant un refuge. Les marins italiens ont joint le geste à la parole lorsque, chargés en pleine mer de surveiller de loin un bateau de pêche sur laquelle 450 réfugiés étaient entassés, ils commencèrent à les embarquer, les autorités maltaises se refusant à envoyer du secours, avant que deux navires militaires les prennent en charge.

Dans les pires situations, il peut toujours être compté que certains chercheront à sauver l’honneur quand l’occasion se présente, ne pouvant pas se contenter de faire part de leur sentiment d’impuissance comme ces deux officiers qui en ont anonymement parlé au quotidien catholique Avvenire. Mais ils détonnent dans le paysage.

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4 réflexions au sujet de « Des naufragés dont personne ne veut »

  1. Je comprend bien que vous avez, comme moi d’ailleurs, beaucoup de difficultés à vous sentir solidaire des efforts faits par l’UE pour repousser le flux d’immigration venu d’Afrique.
    Sans vous connaitre, je pense que vos motivations sont d’ordre « Humanitaire » au sens large du terme.
    J’ai le sentiment qu’à long terme les tentatives pour repousser l’immigration venue d’Afrique est vouée à l’échec. On ne repousse pas une marée dont le flux ne peut que s’accroitre.
    L’UE se targue d’avoir réduit les arrivées depuis 2015 mais uniquement en créant (contre argent) des poches en Turquie et en Grèce. Un jour ou l’autre, pour des raisons politique, financière ou économiques, ces poches se déverseront en Europe. De mémoire, rien qu’en Turquie, 3 millions de gens sont parqués. Et en Allemagne seulement 1 million avait en 2015 créé le problème politique actuel.
    Ouvrir les frontières, accepter pour des raisons humanitaires ou économique, sans limite ces immigrants ne peut être une solution au problème posé.
    Non que ces gens portent en eux de mauvaises intentions, mais nous ne sommes pas disposés au niveau des nations qui forment l’UE à pouvoir les intégrer correctement. Ils vont inévitablement devenir des pègres qui augmentera encore l’insécurité actuelle.
    Les forces de polices et de justice sont déjà actuellement a la limite de contrôle pour gérer la criminalité. Ajouter des milliers de nouveaux venus à qui nous n’avons rien à proposer est une folie.
    Est-ce là le problème majeur auquel nous sommes confrontés?
    Sans doute pas! Une crise financière couve qui quand elle éclatera va créer une situation bien plus périlleuse pour le Système actuel. Les solutions catégoriques concernant l’immigration, que seuls les Italiens et les Visegard proposent actuellement, deviendront des nécessités impérieuses pour le sauver le système. Cad l’UE

  2.  »J’ai le sentiment qu’à long terme les tentatives pour repousser l’immigration venue d’Afrique est vouée à l’échec. On ne repousse pas une marée dont le flux ne peut que s’accroitre. »

     »Les solutions catégoriques concernant l’immigration, que seuls les Italiens et les Visegard proposent actuellement, deviendront des nécessités impérieuses pour le sauver le système. Cad l’UE ».

    Bonjour Daniel,
    1) N’y a t’il pas contradiction entre ces deux phrases ?
    2) Sauver l’UE ? Sous quelle forme ?

  3. Juste une petite réflexion « parallèle » : l’Afrique dispose d’enormement de ressources, notamment agricole et naturelles, et je ne pense pas qu’il soit totalement utopique de penser qu’il y aurait beaucoup à faire pour que celles-ci soient mieux exploitées au profit et par les habitants eux-mêmes, mais sans doute n’est-ce pas du tout la priorité de l’oligarchie actuelle (qu’elle soit en Europe ou en Afrique).

  4. Les gens qui veulent s’installer ailleurs que là où ils sont nés, c’est un problème vieux comme le monde mais qui est rarement évoqué en dehors des combats électoraux.

    On peut en observer les évolutions lors des périodes historiques connues, les « invasions barbares » qui sont souvent présentées comme la raison principale de la chute de l’empire romain en étant un exemple parmi d’autres.

    Les Etats-Unis ont longtemps été le pays le plus accueillant pour les étrangers mais les ex-européens blancs qui semblaient accepter chez eux avec générosité les moins favorisés des européens avaient occupé par les armes et d’autres moyens peu acceptables le très vaste pays où ils s’étaient installés. La manière dont les chinois et les américains de langue espagnole ont ensuite été accueillis quand il a été mis fin à l’esclavage des africains (qui est hors-sujet ici) ne laisse pas apparaître non plus une générosité débordante.

    Aux mêmes époques en Europe la règle était en gros que seuls les puissants, les riches et les savants ou artistes célèbres pouvaient choisir leur pays de résidence. Pour les autres c’était inenvisageable pour de multiples raisons.

    Au cours du 20ème siècle les choses ont beaucoup évolué : transports beaucoup moins coûteux et bien plus rapides, possibilité d’apprendre à parler une langue étrangère avant de quitter son pays et pour l’Europe appel à la main-d’oeuvre des pays colonisés entraînant la présence de compatriotes dans le pays où on souhaite se rendre. L’évolution des techniques et l’élévation du niveau culturel (ne serait-ce que parce que là où ils sont disponibles les films donnent une idée de la manière dont on vit dans les pays riches.) Les écarts de richesse (ou, pour reprendre le terme habituel, les écarts de développement) sont tels qu’il est souvent préférable d’être un émigré pauvre et mal accepté plutôt que de rester là où l’on est né. C’est encore plus évident quand, pour des raisons politiques, religieuses ou ethniques on n’est pas non plus accepté dans le pays où on est né.

    Toutes ces raisons font que la « pression migratoire » au 21ème siècle sera sans commune mesure avec celle qui s’est manifestée durant les deux siècles précédents.

    La déclaration de Michel Rocard en 1989 «La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde» (répétée plusieurs fois avec des variantes dont l’ajout «mais elle doit en prendre sa part») illustre bien le malaise des européens à ce sujet, surtout si on tient compte du contexte dans lequel cela a été dit: https://fr.wikipedia.org/wiki/La_France_ne_peut_pas_accueillir_toute_la_mis%C3%A8re_du_monde… (très résumé: à cette période le PS et le RPR prenaient des mesures allant dans le sens opposé à celles qu’avait prises l’autre parti à chaque fois qu’ils parvenaient au pouvoir.)

    En réalité même l’extrême droite si elle parvient au pouvoir sera incapable de suivre la politique qu’elle a mise en avant pour se faire élire: les tâches pénibles mais absolument indispensables que les immigrés acceptent sont tellement mal payées qu’il serait impossible de se passer d’eux. Symétriquement l’extrême gauche, même si elle laisse souvent supposer le contraire, ne pourrait probablement pas accueillir tous les candidats.

    L’échec de tous les partis politiques vis à vis de l’immigration me rappelle l’échec des pacifistes qui ont tenté en vain d’empêcher la première puis la seconde guerre mondiale…

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