Le gouvernement anti-système italien, une ouverture malgré tout

Que peut-on attendre de l’arrivée au pouvoir à Rome de la coalition qualifiée non sans mépris de populiste ? En premier lieu qu’elle rue dans les brancards en mettant en cause une doxa sévèrement ancrée. La logique en est inscrite dans l’application de son programme, sans qu’il soit nécessaire de l’annoncer.

Dans un éditorial évoquant « un défi mortifère », le journal Le Monde ne s’y trompe pas. Mais Il s’égare et parle d’une menace des « fondements mêmes de la construction européenne », faisant pour les besoins de sa démonstration débuter l’Union européenne à Maastricht, si l’on comprend bien. Sombrant dans le ridicule et montrant que la confusion n’est pas l’apanage de ceux qu’il dénonce, Le Monde conclu : « ce qui est en jeu, ce n’est rien de moins que l’héritage de l’Europe des Lumières ». On savait les populistes provoquant le dédain des élites, de « la caste » dit-on en Italie, il n’y a pas de quoi s’étonner. De son côté, le Financial Times sort de ses gonds, voyant la venue de « nouveaux barbares ».

L’inquiétude est manifestement grande. La question est posée, mais elle n’a pas de réponse : comment contrer ce populisme montant ? L’angle d’attaque est celui de l’irréalisme du projet dont il est porteur, mais la démonstration est-elle convaincante tant qu’elle s’inscrit dans le cadre contraignant que les populistes veulent précisément déverrouiller ? Car le crime est là.

À part ne pas jouer le jeu, que peut-on donc attendre de cette équipe dont le programme de gouvernement reflète le caractère hétérogène ? On sent poindre chez ses critiques la certitude rassurante qu’elle éclatera du fait de ses contradictions et que la raison triomphera. Peut-être, mais comment tenir comme si de rien n’était en attendant ? L’affrontement entre les réalistes et les anti-système nourrit sa propre dynamique.

Certes, le collage de mesures extraites des programmes électoraux des deux mouvements exprime les intérêts divergents de leurs clientèles électorales du Nord et du Sud du pays, pour aller à l’essentiel. Ainsi que de la synthèse impossible d’affiliations idéologiques très éloignées. La confusion est indéniable, mais comment la dissiper quand elle provient de révoltés sans repères idéologiques qui aspirent à un grand changement, et dont l’objectif est de donner un grand coup de balais à « la caste »  ? Par parenthèse, l’expression n’est pas si mal trouvée, si l’on se réfère au caractère oligarchique du pouvoir qu’illustre la profonde connivence animant ses acteurs.

Par-delà ce qui les différencie, ce qui les unit est dans l’immédiat plus puissant, comme leurs leaders l’ont montré en rectifiant le tir rapidement, une fois leur projet de programme fuité. Ils ne veulent pas rater l’occasion. L’arrivée au pouvoir des populistes, avec toutes leurs ambiguïtés et leur confusion, exprime la force montante de ce courant dans toute l’Europe, dans le cadre d’une crise politique généralisée qui trouve son expression propre dans chaque pays.

Pouvons-nous faire la fine bouche devant ce qui représente une ouverture, la seconde après la Grèce, en dépit des aspects les plus inacceptables de l’accord, notamment sur les réfugiés ou à propos de l’instauration d’un impôt à taux unique ? Sous la houlette d’un gouvernement allemand rivé sur ses certitudes et de traités jugés immuables, le blocage s’est révélé jusqu’à maintenant solide. À quoi peut-on s’attendre maintenant ? À une sanction du marché issue de quelques discrètes manipulations du spread entre les taux allemand et italien ? À la menace plus ou moins voilée de la BCE d’arrêter ses achats de titres souverains italiens, précipitant l’Italie dans la gueule du loup après l’avoir protégée ? Les temps à venir vont être denses, avec comme enjeu la poursuite de la dislocation de la zone euro et le refus de toute négociation portant sur son fonctionnement.

L’Union européenne telle qu’elle a été construite en est à son deuxième échec. Après celui que la Grèce a représenté – que les dirigeants allemands s’obstinent à ne pas vouloir régler, afin qu’il soit clair que la rébellion ne paye pas même une fois rentré dans le rang – c’est dans la confrontation avec les États-Unis de Donald Trump qu’elle s’apprête à nouveau à le connaître. Donnant une raison au gouvernement de Berlin, particulièrement visé, de se crisper d’avantage sur ses positions comme il en a pris le chemin depuis le retour de la Grande coalition. Et accordant une opportunité de plus au système oligarchique pour se renforcer s’il s’en donne les moyens.

L’endettement de l’Italie et les faiblesses du système bancaire offrent dans l’immédiat d’indéniables moyens de pression…

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17 réflexions au sujet de « Le gouvernement anti-système italien, une ouverture malgré tout »

  1. Un scénario baroque et pour l’instant improbable : une alliance entre Macron et le nouveau pouvoir italien pour contrer les Allemands. Macron s’appuyant sur le risque de défaut voire la sortie de l’Euro des Italiens pour faire pression ; les Italiens s’appuyant sur Macron pour « jouer le jeu » et apparaître comme responsables. Cela supposerait de tout mettre sur la table : les objectifs de Macron, le budget commun etc, peut-être des monnaies parallèles, une forme de dévaluation opur les Italiens.

    Si on ajoute à cela la riposte aux sanctions américaines, on aura un tel pataquès et de telles contradictions qu’il n’y aura certainement plus qu’une alternative : soit une désintégration, soit une vraie refondation. Tout dépendra de la hauteur de vue de Merkel et Macron.

    1. Il faudrait, par contre coup, parler du Portugal et de ce qui semble une petite réussite aux antipodes de ce que commande
      la Commission de Bruxelles : il y a donc une alternative mais on s’empresse de faire le silence dessus ; il ne faudrait pas que cela donne des (mauvaises !) idées à d’autres !

  2. – Coup de frais sur la relation entre Paris et Berlin (9 avril 2018) https://www.euractiv.fr/section/elections/news/coup-de-frais-sur-la-relation-entre-paris-et-berlin/
    Paris doit gérer sa déception face à l’évidente mauvaise volonté allemande s’agissant de toute réforme de l’euro, sans compter les autres sujets.

    – Budget propre ou fin de la zone euro : l’ultimatum de la France à l’Allemagne (15 mai 2018) https://www.euractiv.fr/section/economie/news/budget-propre-ou-fin-de-la-zone-euro-lultimatum-de-la-france-a-lallemagne/
    La pression exercée par la France sur l’Allemagne devient plus explicite :
    « La zone euro ne résistera pas aux divergences économiques entre ses Etats-membres. Les différences fiscales sont devenues trop importantes pour une union monétaire (…) C’est maintenant, ou jamais »

    Le blocage par l’Allemagne de la stratégie économique et européenne sur laquelle Macron a fondé son projet électoral et pour le pays n’est pas une surprise, pour qui a observé le comportement allemand des quinze dernières années, et l’évident manque de vision et de prise en compte de la politique continentale de la classe dirigeante allemande.

    Le gouvernement indépendantiste et anti-austérité que se choisit l’Italie donnera t il une nouvelle chance au président français, en introduisant suffisamment de désordre, en faisant assez tanguer le système de l’euro et en fichant suffisamment la trouille à Berlin pour que la classe dirigeante allemande, contrainte et forcée, se hisse au-dessus d’elle-même ? Pas totalement exclu, mais bon je ne parierais pas un euro dessus.

    L’hypothèse apparemment très aventurée, mais je crois très logique, que je formulais en octobre 2017 http://www.noeud-gordien.fr/index.php?post/2017/10/16/Emmanuel-Macron%2C-l-angle-mort-du-grand-entretien sur ce que pourrait être la deuxième partie du mandat d’Emmanuel Macron – après qu’il ait été forcé de se résigner à l’échec de son plan initial – me paraît de moins en moins folle.

    Historiquement, c’est bien le nationaliste israélien Menahem Begin qui signa la paix avec l’Egypte, c’est bien l’homme de droite Frederik de Klerk qui mit fin à l’apartheid, et c’est bien le serviteur de Concini et soutien de Marie de Médicis Armand du Plessis qui devint Richelieu.

    Il ne serait pas si surprenant à tout prendre que ce soit le candidat le plus européiste à la présidentielle française de 2017 qui mette fin à l’euro.

    1. La nouveauté, à mon sens, c’est la décision confirmée du Donald d’imposer, via les tribunaux américains, des amendes gigantesques financières à qui bon lui semble…(via les dérogations accordées à la tête du client). L’Allemagne semble(j’écris bien « semble ») être dans son collimateur principal, au niveau super-frein de ses exportation vers les US et surtout, last but not least, par la suspension, pour rester prudent, du nouveau cordon ombilical énergétique reliant la haïe Russie du grand Méchant Loup à la Germanie sous la Baltique..! L’Allemagne dénucléarisée (et ses aficionados nordistes) risque(j’écris bien « risque ») de « souhaiter vivement » des appuis jusqu’à présent méprisés.
      C’est à mon avis là que Jupiter pourrait déployer une aile protectrice..?.. et être « récompensé » en retour…
      L’autre « solution-fuite en avant » d’un approfondissement accéléré de « l’EU-austéritaire au galop » ne devrait pas pouvoir être osée..quoiqu’il suffise d' »expliquer » mieux aux peuples l’étendue du Bien qui leur est imposé..moyennant quelques menus sacrifices.
      Une succession de hasards concordants me pousse aussi à m’interroger sur l’occurrence d’événements, même si logistiquement annoncés , de géo-politique européenne.. par exemple : https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_une-brigade-de-l-us-army-transite-par-la-belgique-pour-renforcer-le-flanc-est-de-l-otan?id=9922379

    2. Mouais .

      Ça fait beaucoup d’inconnues dans l’équation , même pour un ingénieur qui n’a fait que son service militaire …

      1. Mais la vie est pleine d’inconnues 🙂

        J’ai du assez rapidement me rendre à l’évidence : mathématiser et rendre logique le monde, ça ne marche pas 🙂

        1. C’est méritoire , mais pas rare , si votre formation est bien ce que j’imagine .

          Si on veut lancer des fusées , ça marche .

          Si on veut se faire embaucher par une banque , ou devenir trader , on a tendance à penser que ça marche même si ça ne marche pas .

          Si on veut en faire l’alpha et l’oméga dans une activité humaine , c’est la mort .

          Mais la disparition du travail risque fort d’encourager les « fabricants » à confondre « logique » humaine et mathématique .

          Ce qui me rappelle que les italiens avaient modifié leur code du travail en 2015 dans un sens très précurseur à la loi El Khomri chez nous .

          Pas beaucoup entendu parler de ça côté Ligue ou M5S , dans un contexte de fort chômage des jeunes et d’une relative exploitation des migrants pour alimenter le PIB italien .

          1. Ce qui tendrait à conforter mon sentiment que ce qui anime la Ligue et M5S , ce n’est pas forcément le RUS et la baisse des impôts pour les plus à l’aise , mais d’abord l’envie du pouvoir à tout prix , pour se débarrasser du système d’abord et uniquement .

            C’est une ambition louable, mais assez nulle dans ses outils et réflexions sur  » la suite » .

            Dans ce genre de situation , j’ai toujours vu que ce sont ceux qui vous servent de caution qui sont les victimes toute désignées .

            On cherche des italiens ( ou des européens , ce serait mieux ) qui auraient la base théorique et structurelle pour donner une chance réelle à une fin qui ne se contenterait pas du moyen du pouvoir comme horizon .

    3. Pour l’instant prend une posture, qu’il croit avantageuse, au moins pour l’avenir.
      Tout en sachant qu’il n’a aucune chance d’être écouté, il persiste à proférer son projet d’approfondissement, déjà peu crédible il y a un an et qui l’est chaque jour de moins en moins. En allant jusqu’à se faire menaçant, limite insultant.
      Son seul but semble de pouvoir dire, quand tout le bousin va craquer : « Vous voyez, c’est pas ma faute, c’est les autres, ils ont rien fait qu’à pas m’écouter. »
      Puis de se ralier à Trump dans un grand bruissement de toge dédaigneux.

    1. Bof… J’en parlerai à mon cheval.
      Titre très surfait.
      Le plus amusant est dans la réflexion: « S’agit-il d’un complot? » La réponse est donnée plus bas:  » Ben non », par les attendus du Conseil d’Etat. Complotiste à moitié, je suppose, comme la Constitution qui fait du Président le garant des traités dûment agréés par la France.

    2. 0,92% , c’était un mauvais tour encore plus net pour « ceux qui veulent ouvrir le jeu » , là où les italiens arrivent à 49% en attelant deux chevaux .

      Pour les institutions nationales en charge des dossiers européens , on ne peut aussi omettre la représentation permanente de la France auprès de l’UE .

      Mais qu’il s’agisse du SGAE ou de la RPFUE , ce qui compte c’est le premier ministre ( donc le Président ) .

    3. … »Voici une institution officielle qu’il est bon de connaitre« …
      Pas besoin de « cabinet noir »… les « coupables » sont les gouvernements (exécutifs) nationaux successifs qui n’avaient qu’un (1) mot à dire : NON , rompant ainsi le consensus (obligatoire) parmi les Chefs d’États… Bien entendu, les représailles potentielles des « partenaires » valent la peine d’être étudiées.. et comme les populations ne sont ni informées de ces « détails » ni consultées sur les conséquences de tout évitement.. le train fou poursuit sa course mortifère.

  3. Parmi les mesures du programme de l’alliance de la carpe et du lapin figure la suppression de l’obligation vaccinale (12! vaccins)

    https://actu.orange.fr/societe/videos/douze-vaccins-obligatoires-pour-les-enfants-italiens-CNT000000IqjXd.html

    https://www.lequotidiendumedecin.fr/actualites/article/2018/05/18/vers-la-fin-de-lobligation-vaccinale-en-italie-le-futur-gouvernement-sy-prepare_858040#

    C’est une excellente nouvelle, une économie, sachant que les vaccinations ont des effets pathologiques:

    http://initiativecitoyenne.be/tag/effets%20secondaires-risques/

  4. F.L. :… » À part ne pas jouer le jeu, que peut-on donc attendre de cette équipe dont le programme de gouvernement reflète le caractère hétérogène  » ?
    L’analyse du document italien par Amélie POINSSOT (Médiapart 21/5) reprend en particulier ceci :
    … » l’idée d’une sortie de l’Italie de la zone euro n’y figure plus. On peut y lire, en revanche, des perspectives que ne renieraient pas les gauches alternatives du continent.

    Le programme prône en effet un renforcement du rôle et des pouvoirs du Parlement européen, en tant que « seule institution européenne à avoir une légitimité démocratique directe ». Parallèlement, il veut provoquer « l’affaiblissement » des organes de décision européens qui n’ont pas cette légitimité et combattre « la suprématie d’un ou de plusieurs États membres ». Il veut également réviser la structure de la gouvernance économique européenne (politique monétaire, pacte de stabilité et de croissance, pacte budgétaire, mécanisme européen de stabilité, procédure de soldes macroéconomiques excessifs, etc.), « fondée sur la prédominance du marché ». … (…) … On ne voit pas bien comment Rome pourrait avancer sur le sujet des institutions bruxelloises, d’autant que le seul, à l’heure actuelle, à proposer des réformes institutionnelles est le président français. Or Emmanuel Macron ne se risquera pas à tendre la main à un gouvernement pour moitié constitué de l’extrême droite.
    Plus intéressant/novateur : …  » Dernier point qui figurait dans les programmes électoraux des deux formations : la remise en cause de la réforme des retraites « Fornero », votée en pleine crise financière du pays, en 2011. Cette loi avait notamment allongé l’âge de départ à la retraite à 67 ans. Le nouveau gouvernement ramènerait à 41 le nombre d’années de cotisations pour pouvoir partir à la retraite.

    Enfin, le programme reprend la proposition du M5S d’un « revenu de citoyenneté » à hauteur de 780 € par mois et par personne. Cette allocation serait conditionnée à la recherche effective d’un emploi. Sacré b-mol…!!

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