L’impensable italien

L’impensable semble vouloir se réaliser dans les jours qui viennent. Un gouvernement de coalition qualifié d’eurosceptique ou de populiste – les qualificatifs en viennent à manquer – va finalement accéder au pouvoir en Italie par la voie électorale. Et les autorités européennes y assistent impuissantes. Le démantèlement de la zone euro va faire un grand pas en avant, même si elles ne veulent pas se l’avouer, prises totalement à contrepied.

L’alliance des deux formations aurait été il y a peu de temps considéré comme contre nature, car transcendant la division historique entre la gauche et la droite. Mais celle-ci n’est plus immuable, comme l’a montré Emmanuel Macron qui en profité pour se faufiler. Et, au jeu des différences, le futur gouvernement italien aura bien peu à voir avec la coalition grecque emmenée par Syriza, car son positionnement est à l’opposé concernant l’appartenance à l’euro.

L’Europe s’apprête à faire le grand écart entre l’Italie et l’Allemagne, où le ministre SPD des finances s’aligne sur la ligne des conservateurs. Ne laissant plus d’autre choix à Emmanuel Macron que de déclamer sa politique dans le vide. Les négociations à propos de ce qui s’apparente à un 4ème plan de sauvetage avec la Grèce ne laissent aucun doute à ce sujet, le ministre allemand réclamant un vote annuel devant le Bundestag pour décider d’un réaménagement de la dette grecque en contrepartie de la réalisation d’objectifs de surplus budgétaires prédéterminés. Sur tous les sujets, même sur la stratégie à adopter vis-à-vis de Donald Trump, le gouvernement allemand a le dernier mot, comme l’a montré la réunion ministérielle d’hier de Sofia.

Le Mouvement des 5 étoiles et la Ligue ont opéré un recul tactique éclair sur leur projet de programme de gouvernement, introduisant deux niveaux de taux imposition en lieu et place du taux unique des impôts, oubliant la restructuration de la dette, différant à 2019 la mise en œuvre du revenu universel, ou abandonnant la réforme du régime des retraites. Toutes ces mesures franchissaient la ligne jaune allégrement, et si elles exprimaient au mieux les intentions des deux partenaires, c’était faire preuve d’amateurisme que de les proclamer de prime abord. Cela ne fait pourtant pas de doute que tel est le cas, Beppe Grillo s’étant chargé de rappeler qu’il est favorable à un référendum sur l’euro et à la création d’une monnaie parallèle. Pour le reste, la substance des 39 pages du document qui a fuité est restée inchangée, exprimant toujours une volonté de rupture, les incidences budgétaires du programme de gouvernement restant incompatibles avec les contraintes budgétaires européennes.

En s’appuyant sur la Constitution, le président italien va avoir son mot à dire à propos de la nomination du Premier ministre et des ministres de l’économie et des finances ainsi que pour celui des affaires étrangères. Mais il semble acquis que les leaders des deux mouvements feront partie du gouvernement afin de peser de tout leur poids en s’appuyant sur leur majorité parlementaire.

Nul ne va être à l’abri de mauvaises surprises et d’initiatives inconvenantes si rien n’arrête le processus. D’autant que la réaction des marchés, ce croquemitaine tant de fois annoncé, reste pour l’instant mesurée. La BCE n’y est pas pour rien, n’ayant pas baissé la garde, prête à passer du stade actuel des discrètes interventions de soutien à des mesures plus déterminantes. D’autant qu’il doit être pris en considération que la dette italienne, aussi énorme soit elle, est largement sous son contrôle et ceux de ses consœurs ainsi que d’institutions jouant le même jeu. Le marché n’est de ce point de vue pas concerné.

On assiste actuellement non pas à un affrontement entre un marché vertueux et un gouvernement irresponsable, mais à une bagarre politique masquée ayant comme objet la stratégie européenne à suivre. Mario Draghi s’est déjà résolu à critiquer celle du gouvernement allemand lorsqu’il a prononcé une petite phrase pas si innocente : « le partage des risques peut dans certaines circonstances contribuer à une réduction des risques », mais il n’a pas été plus loin.

Qui pourra enrayer la dynamique qui s’engage et comment ?

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8 réflexions au sujet de « L’impensable italien »

  1. Pour l’Europe c’est bientôt l’heure de faire ses comptes.
    A l’intérieur s’additionnent les pertes.
    A l’extérieur elle doit se faire toute petite.
    Je me demande par où Trump va se montrer beau joueur.

  2. Total : Iran – Macron exclut toute guerre commerciale avec les États-Unis

    http://www.zonebourse.com/TOTAL-4717/actualite/Total-Iran-Macron-exclut-toute-guerre-commerciale-avec-les-Etats-Unis-26606364/

    Rigueur sans fin à l’intérieure, impuissance à l’extérieure, l’Union est décidément de plus en plus désirable. Et des quatre cibles actuelles de l’administration américaine, la Chine, l’Iran, la Corée du nord et l’UE, c’est bien cette dernière qui semble la plus facile à atteindre.

      1. Disons que dans le grand réagencement chaotique de l’ordre post-1945 qui commence, les pays émergents risquent d’être encore plus brutalisés qu’ils ne le sont déjà. Comme le dit un proverbe africain : sale temps pour les souris quand les éléphants se battent…

    1. La participation de Total dans les gisements de gaz iraniens sera probablement reprise par la Chine.

      Il faut dire que la Chine est une puissance. Elle prend donc les moyens pour contrer les foucades et les rackets des autres puissances.

      L’Union européenne n’est pas une puissance. La France oublie de l’être, elle préfère se reposer sur l’Union européenne. Il en résulte un vide, qui n’est pas perdu pour tout le monde.

      « La politique la plus coûteuse, la plus ruineuse, c’est d’être petit » – Charles de Gaulle

  3. Ce qui se prépare en Italie est un fait majeur. Si effectivement on va vers le défaut sur la dette publique, c’est la BCE qui va encaisser le coup et au delà va manger ses capitaux propres dont la part allemande est de loin la plus importante. L’Allemagne risque donc de payer…à moins qu’un subtil accord dont Monsieur Draghi serait l’organisateur permette de continuer à faire semblant. Le colloque du 24 mai à l’Assemblée nationale française consacré aux questions monétaires va être l’occasion de réfléchir à la question italienne.

  4. Je crois que les Italiens peuvent faire ce qu’ils veulent, ils sont désormais passés par profits et pertes. Gosses pertes mais bon…
    Chacun en Europe aspire à un peu plus de liberté vis-à-vis d’une Union qui n’a su tenir aucune de ses promesses (sauf peut-être Macron qui avait misé sur un renforcement de l’Union et qu’on ne fait même plus semblant d’écouter poliment).
    Car le vrai problème de l’Europe aujourd’hui est qu’elle est déchirée entre le soleil qui se lève à l’est et celui qui se couche à l’ouest ; et que France et Allemagne ne semblent pas tournées vers le même astre.
    La tectonique des pays du vieux continent va être intéressante à observer dans les temps qui courent, chacun habillant son choix avec des arguments destinés à le cautionner devant son électorat. Tel le président français avec son discours de Sofia pour une avancée politique européenne qu’il sait sans espoir. Nous sommes là dans la posture et dans la recherche d’un alibi destiné à camoufler son piteux ralliement en cours au camp américain.

  5. L’euro était une devise très mal construite, il est temps de le reconnaître. Néanmoins, il est temps de rompre tous les liens nous adossant aux Etats-Unis. Tous ! C’est vrai, ça ne sera pas facile pour nos cousins canadiens, mais nous devons penser à l’Europe et, plus encore, à l’Eurasie. Toutes ces stupides sanctions à l’encontre de la Russie doivent être levées, les troupes d’occupations américaines doivent quitter le sol européen dans les délais les plus brefs, une véritable social-démocratie européenne doit être édifiée, une armée européenne (complétée par les armées nationales jouant le rôle de gardes territoriales) doit être fondée. Et nos intérêts doivent être protégés avec la plus grande détermination.

    Quand commence-t-on ?

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