La problématique mutation de la Banque centrale européenne

L’Union européenne et la zone euro peuvent-elles prétendre à la viabilité si la BCE n’y apporte pas sa contribution dans le futur, dans la continuité de ce qu’elle a engagé et éprouvé ?

L’attention est aujourd’hui focalisée sur le rythme et les étapes de la diminution de ses achats obligataires et l’accroissement de son taux directeur, mais une autre question est ignorée : la BCE doit-elle ou non arrêter totalement ses mesures non conventionnelles ? doit-elle réduire la taille de son bilan – qui a atteint 4.371 milliards d’euros en novembre dernier, devançant la Fed – à ce qu’il était avant ou n’y procéder que partiellement et lentement ?

En d’autres termes, la banque centrale va-t-elle fermer ce qui n’aura alors été qu’une longue parenthèse, après avoir apporté une contribution majeure à la stabilisation de la situation financière ainsi qu’à l’intégrité de la zone euro ?

Au fil des épisodes de la crise de ces dix dernières années, les dirigeants de la BCE – sous l’impulsion de Mario Draghi – ont pris sur eux de considérablement élargir dans la pratique son mandat statutaire, qui consiste à assurer la stabilité monétaire en luttant contre l’inflation. Tout en soulignant qu’elle ne pouvait pas tout faire, la BCE a été bien au-delà de cette mission, car ce danger avait disparu. Tirant les leçons de la constatation que les mécanismes de la politique monétaire ne fonctionnaient plus, faute de parvenir à relancer le crédit bancaire, elle a dû improviser. Ce faisant, elle a créé un fait acquis dont les conséquences devraient être tirées.

Il a été souligné non sans raison que la gestion de la crise européenne avait mis en évidence un important déficit de démocratie, la BCE n’y étant pas étrangère du fait de sa soi-disant indépendance ainsi que de sa conduite de secret. Or, il est significatif que c’est une question qui n’est même plus posée ! Tout au contraire, les commentaires sont focalisés sur la succession de Mario Draghi, l’éventuelle venue de Jens Weidmann – ou de tout autre partisan de la politique budgétaire allemande – et sur le changement de politique qui en découlerait, la BCE conduite à rentrer dans le rang.

Pourtant, l’extension des missions de la BCE est parfois revendiquée, lorsque par exemple la Commission étudie un accès à ses recettes de seigneuriage afin de boucler son budget. De fait, entré dans des territoires inconnus selon la formule devenue consacrée, l’institution de Francfort continue de naviguer au plus près. Elle entame la marche arrière avec circonspection, faute d’expérience à laquelle se référer. Des questions restent en effet sans réponse : le système financier est-il tributaire du très bas niveau des taux ? quels effets peut-on attendre de leur remontée ? L’opacité du système financier n’aide pas à y répondre.

Il est mis ces derniers temps l’accent sur la sagesse du comportement des investisseurs sur le marché des obligations souveraines, mais celle-ci n’a-t-elle pas pour origine les achats importants de la dette souveraine décidés par Mario Draghi, avec comme conséquence la stabilisation du marché obligataire ? La menace de son intervention restant implicite, les investisseurs ne veulent pas prendre le risque de jouer contre la toute puissante BCE qui désormais fait le marché…

Dans un autre domaine, elle joue également un rôle décisif, exerçant désormais une mission de surveillance du système bancaire européen et tirant discrètement quelques ficelles quand il faut éviter que des pans entiers de celui-ci ne sombrent, comme c’est le cas pour les banques italiennes. Et ce n’est pas au nom de la lutte contre l’inflation qu’elle y est à ce point impliquée !

Elle doit aussi tenir compte de la modération de la relance économique ainsi que de la faiblesse de l’inflation. Nous sommes entrés dans une nouvelle période qui appelle des reconsidérations. Quitte à prévoir dans l’immédiat un lent et partiel processus de désengagement de ses mesures d’assistance avant d’acter la mutation qu’elle a connue.

Benoit Cœuré, gouverneur de la BCE espère pour sa part que «  la croissance de l’investissement et de la consommation prennent le relais de la politique monétaire ». Ce serait en effet une alternative, mais cela n’en prend pas le chemin à suivre les débats européens.

Le conformisme aidant, l’heure de grandes décisions n’est pas venue, et il est peu probable qu’une réflexion s’engage à ce propos, bien que la banque centrale et l’Eurosystème en général soient la clé de voute d’un système financier qui reste fragile et que l’on ne sait pas soigner. Au contraire, l’heure de la dérégulation a sonné, et les fragiles barrières qui ont été édifiées vont être pour certaines démantelées à l’instigation de Donald Trump et de son équipe. En matière de régulation, quand on n’avance pas on recule.

Les autorités européennes ne seraient pas à la hauteur de la situation ? Qui l’eût cru ? Mettre la théorie en phase avec les faits, quitte à la changer ? N’y pensez même pas !

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