Les banques centrales vont-elles rentrer dans le rang ?

Article paru dans l’Humanité-Dimanche du 16 mars.

Tout paraissait si simple avant, lorsque les banques centrales avaient pour mandat de lutter contre l’inflation. Est survenue la crise de 2007, qui les a conduit à exercer leur mandat de prêteur en dernier ressort, afin d’éviter la paralysie du système et son effondrement. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, elles allèrent ensuite bien plus loin dans l’assistance pour faire face aux circonstances.

Rien ne leur fut reproché jusqu’au jour où l’on s’inquiéta des effets grandissants de leurs mesures non conventionnelles et de l’ampleur des « distorsions de marché » qu’elles créaient en se substituant au marché pour déterminer le prix des actifs financiers. Prises entre deux impératifs contradictoires, les banques centrales dispensaient donc à la fois le bien et le mal. Au fur et à mesure que leurs bilans enflaient démesurément sous les effets de leurs achats de titres, les liquidités affluaient dans le système financier, favorisant la spéculation.

À force, le système financier est devenu en lui-même une gigantesque bulle. Il est parcouru par d’innombrables engagements réciproques entre les banques, les fonds d’investissement, les fonds monétaires, et les hedge funds, à l’origine du risque systémique (ou effet domino). Mais comment faire marche arrière ? Les avis sont partagés et la chute des bourses de New York de février dernier a témoigné des grandes inquiétudes des investisseurs placés devant l’approfondissement de ce processus. Des habitudes avaient été prises !

La politique poursuivie par les grandes banques centrales avait déjà cessé d’être convergente pour répondre à des exigences différentes, en réalité d’ordre politique. Depuis, la Banque du Japon continue d’acheter en grand la dette émise par son gouvernement en la finançant par une création monétaire illimitée. À contrario, la Federal Reserve annonce augmenter ses taux plus rapidement que prévu. Jerome Powell, son nouveau président nommé par Donald Trump, conforte les prévisions économiques discutées de ce dernier, suite à ses mesures de relance, et s’attend à un retour de l’inflation les justifiant.

À l’opposé, la Banque d’Angleterre reste dans l’expectative en raison de l’inconnue du Brexit et de ses conséquences. Côté BCE, enfin, Mario Draghi a pris les devants lors de son audition devant le Parlement européen, en utilisant deux mots-clés : « patience » et « persévérance ». S’il est prévu d’arrêter en premier les achats de titres, les modalités et le calendrier restent encore à fixer. Mais pour Jens Weidmann, le président de la Bundesbank – qui pourrait lui succéder – le plus tôt sera le mieux afin de susciter la montée des taux et de faire pression sur les gouvernements pour qu’ils appliquent dans toute sa rigueur la politique d’austérité actuelle.

En attendant, comment va bien pouvoir fonctionner un système global au sein duquel les banques centrales ne marchent pas du même pas ? Avec leurs mesures aux origines très politiques, elles mettent implicitement en cause leur indépendance de façade. Cela va-t-il pouvoir en rester là ? Lutter contre l’inflation n’étant plus de saison, doit-on utiliser leurs largesses pour financer d’autres missions et lesquelles ? Les suggestions dans ce domaine ne manquent pas, surtout quand il s’agit de financer des programmes d’investissement pour lesquels il n’y a pas un sou vaillant, ou pour réduire le colossal endettement des États, qu’elles pourraient diminuer si c’était décidé. Mais ces dispositions ont en commun d’esquiver les causes de l’endettement et n’empêcheront pas de le reconstituer.

Que ce soit aux États-Unis ou en Europe, un même paradoxe se manifeste : il y a un trop plein de liquidités dans le système financier, et une carence  de celles-ci pour financer l’économie. Face à ce problème, qu’attendre  des banques centrales ? Elles vont soit rentrer dans le rang pour reprendre leurs activités traditionnelles, mais cela va demander beaucoup de temps, soit plus probablement continuer d’élargir leur mission pour s’apprêter à jouer un rôle grandissant. Le tout dans le désordre. Quand, par exemple, elles s’interrogent sur l’utilisation des cryptomonnaies, à quoi d’autre se préparent-elles ?

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8 réflexions au sujet de « Les banques centrales vont-elles rentrer dans le rang ? »

  1. Dieu merci, face aux dangers menaçants les hommes et femmes politiques de tous bords sont encore capables de réaliser l’Union sacrée. Ainsi en est-il des sénateurs américains, qui républicains et démocrates confondus, ont voté comme un seul homme un texte détricotant les (quelques) lois de régulations bancaires adoptées après 2008. C’était d’ailleurs une promesse de campagne de ce grand visionnaire de Donald Trump : libérer les énergies et la créativité financière du carcan réglementaire, afin que ruissèlent les richesses sur tous. Alléluia !

    Le détricotage du Glass-Steagall Act par l’administration Clinton avait conduit directement au krach de 2008, et aujourd’hui le Sénat détruit le Dodd-Frank Act voté en catastrophe au lendemain de la crise. Ce qui en termes médicaux s’appelle un suicide assisté, les grands marabouts comme les frères Koch ayant diagnostiqué depuis longtemps que l’agonie de la démocratie était irréversible.

    La énième catastrophe qui s’annonce est donc totalement prévisible. Au lendemain de 1929, Roosevelt avait envoyé les barons voleurs en prison, au lendemain de 2008, les criminels ont continué à financer toutes vannes ouvertes les partis républicains et démocrates…

  2. Les banques centrales, complètement soumises à la politique que leur dicte leur gouvernement respectif, tiennent le système à bout de bras.

    Il est loin le temps où certains pouvaient essayer les présenter indépendantes du pouvoir. A présent plus personne ne peut nier qu’elles ne sont que des agences de faux monnayeurs au service d’une classe sociale ne pouvant maintenir sa domination de classe que par la tricherie généralisée.

    La question n’est pas de savoir si les banques centrales peuvent revenir à terme à une politique monétaire orthodoxe, rentrer dans le rang, elles ne le peuvent pas, la question est de savoir dans quel camp est la rédaction de l’humanité dimanche !

    Nous avons là l’archétype de la rédaction d’un journal ouvrier, qui officiellement combat le système capitaliste, mais qui dans les faits, ne manquent jamais une occasion de jeter un voile pudique, et de taire les petites manœuvres syndicales qui consistent à permettre à ce système de se survivre.

    Sur le site Lutte Ouvrière cette semaine, Christian Bernac écrit une analyse très inintéressante sur toute les insuffisances des directions syndicales de cheminots soit disant vent debout contre Macron :

    https://journal.lutte-ouvriere.org/2018/03/14/les-dirigeants-syndicaux-discutaillent-les-cheminots-defendent-leur-peau_105718.html

    Que la rédaction de l’humanité dimanche publie ce texte, dans le cas contraire qu’elle se taise !

    1. Je me suis longuement (3 jours) interrogé sur le pourquoi de votre détestation de l’Humanité-Dimanche, mais en vain. Ce journal est le supplément dominicale de L’Humanité. Il reste un journal glorieux fondé par Jean Jaurès en 1904. Il mérite le respect, ne serait-ce que grâce à sa durée, gage de la qualité de ses informations et performance remarquable pour une presse papier très malmenée. On notera qu’il a connu une année calamiteuse en 1920.

      En tout cas, je serais attristé si notre hôte ne pouvait plus y écrire. Car c’est bien ce à quoi votre détestation tend à le condamner. La liberté de la presse commence par son droit à exister.

      Finalement, par élimination, la seule hypothèse restante est ce foutu Dimanche, le jour du Seigneur. Repos obligatoire, et pas seulement pour les prolétaires, par décret céleste, un rappel de l’opium du peuple. Insupportable, en effet.

      Je vous propose d’initier une campagne de signature tendant à renommer ce journal L’Humanité-Lundi. Lundi est le jour de la lune, Celtes et Romains lui rendant hommage ce jour, inoffensif donc, s’il en est un.
      Reste le problème du lundi de Pâques. Un consensus ne me semble pas impossible, par exemple ne pas chanter aux vêpres matinales, et surtout ne pas prendre part à la course aux œufs de Pâques. Consensus réduit au plus petit dénominateur commun, mais où chacun fait offrande à l’autre d’une partie ses convictions.
      Ça doit être possible.

      Je suis bien incapable de développer philosophiquement l’idée de philia aristotélicienne mais je dirais simplement que les gens de bonne volonté s’arrangent pour que leur vie soit mutuellement agréable. Y’a de l’idée, non ?

      1. @ Daniel.

        Les gens de bonne volonté s’arrangent pour que leur vie soit mutuellement agréable, alors pourquoi voulez-vous Daniel, que François soit inquiété en tant que chroniqueur de l’Huma-Dimanche ?

        « En tout cas, je serais attristé si notre hôte ne pouvait plus y écrire. Car c’est bien ce à quoi votre détestation tend à le condamner. »

        Ma détestation supposée de ce journal n’est pas la sienne.

        François, en mettant en oeuvre le postulat suivant lequel la liberté d’expression ne s’use que si l’on ne s’en sert pas, que me donner la possibilité de critiquer, non pas ce journal par principe, mais la ligne politique de ce journal, en rien cela ne l’engage lui personnellement.

        S’il fallait que la rédaction de ce journal, certes historiquement le journal du grand Jaurès, mais aussi un journal avec un long et obscur passé stalinien, essaye de faire du tord à notre ami, j’espère que vous reconsidériez l’appréciation élogieuse que vous pouvez en avoir.

        Mais pour l’instant pas de problème. Je suis sûr que le PCF a fait un gros travail sur lui même et son passé stalinien. L’ami François ne court donc aucun risque. Je trouve qu’il donne à son nouveau blog ses lettres de noblesse à essayer d’y faire vivre un certain pluralisme.

        La rédaction de l’humanité est réformiste. Elle s’imagine qu’aller discuter le bout de gras avec le pouvoir est de nature a arracher pour les humbles de nouvelles réformes sociales en leur faveur.

        Toute l’actualité nous prouve le contraire. C’est le pouvoir qui arrive par la négociation à ses fins.

        Je dis simplement que si la rédaction de l’humanité ne voit pas ça, si elle s’accroche à son dogme réformiste, inutile alors qu’elle se mette à pleurer à trop chaude larme sur les conséquences sociales de cette myopie.

        Je ne déteste pas le journal de Jean Jaurès, je le défend je crois, un peu plus que vous d’ailleurs !

        Les gens de bonne volonté s’arrangent pour que leur vie soit mutuellement agréable, et cela est possible à partir du moment où personne ne cherche à museler personne.

        Lorsque je dis que la rédaction de l’Huma ferait mieux de se taire, c’est seulement dans le sens de leur éviter le ridicule, le ridicule qui n’exclut et qui ne tue personne comme chacun sait.

        1. J’ai été invité à écrire dans l’Huma-Dimanche où je suis très bien traité. Cela ne vaut pas approbation de la ligne du PCF, dont je connais très bien l’histoire, croyez-moi !
          Si vous ne l’avez pas lu, lisez le bouquin de mon ami Philippe Robrieux, hélas disparu, qui est de loin la meilleure histoire.
          J’ai aussi écris dans Slate et dans La Tribune, je ne suis pas pour rester dans mon coin. Ainsi que dans le Journal des anciens élèves de l’Ena…

  3. « Sur le site Lutte Ouvrière cette semaine, Christian Bernac écrit une analyse très inintéressante »

    Il faut lire bien sur …  » intéressante « .

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