Le capitalisme prépare sa succession

Sévèrement secoué, le capitalisme allait-il trouver en lui-même les capacités à se réformer ? Dès le début de la crise, la question a été soulevée et amplement débattue sur le blog de Paul Jorion. Et rien n’a été tranché en attendant de voir venir. Aujourd’hui, nous y voyons plus clair. Le système n’a pas choisi ce chemin, il a seulement fait semblant. Mais il est néanmoins parvenu à se stabiliser, puissamment aidé par les banques centrales qui l’assistent. Sa crise est restée chronique.

Chat échaudé craignant l’eau froide, les analystes financiers sont aux aguets ! En dépit de son opacité, ils scrutent leur petit univers afin d’identifier les points faibles du système. Convaincus qu’une nouvelle crise aiguë va survenir mais incapables de dire comment et quand.

Cela n’empêche pas nos sociétés de connaitre des changements. D’un côté, il se manifeste des aspirations qui, si elles ne débouchent pas sur des réalisations d’ampleur, dessinent en pointillés une autre société. De l’autre, il se préfigure une alternative nettement moins avenante dont des grands traits sont déjà perceptibles. Mais les jeux ne sont pas faits.

Nous étions dénoncés à l’époque comme des utopistes ne tenant pas compte de la réalité et revendiquant le droit à rêver, mais par un curieux renversement de situation, le camp d’en face a depuis endossé ces mêmes habits, convaincu que tout va redevenir comme avant. Les utopistes, ce sont eux ! Et des dystopies prennent corps devant la dureté de nos temps.

Les conséquences désastreuses du réchauffement climatique les ont en premier alimentées, les objectifs de réduction des émissions de carbone se révélant inatteignables. Aujourd’hui, il ne peut toujours pas être exclu que l’espèce humaine se dirige tout droit vers une grande catastrophe.

D’autres éléments concourent à cette dystopie. La Chine, prochaine première puissance économique mondiale, ne s’est pas contentée de couper l’accès des Chinois à l’Internet mondial, le Parti-État a commencé le déploiement de systèmes très perfectionnés de surveillance sociale et de mise en condition en s’appuyant sur les technologies les plus avancées en partenariat avec les services de commerce en ligne.

Certes, ce système n’est pas reproductible tel quel dans les sociétés occidentales, mais l’ampleur prise par le débat sur la protection des données personnelles témoigne de son enjeu. Et, pour être réaliste quant à la suite, la surveillance mondiale des communications par la NSA américaine n’a en rien été affectée par sa révélation et la levée de boucliers qu’elle a suscitée. En constatant que le concept de vie privée n’existait plus, Julian Assange a tout résumé. Les moyens technologiques existants permettent dès maintenant de déceler les déviants à l’ordre établi et leur déploiement n’est plus qu’une simple question d’opportunité.

Cela prend d’autant plus de sens que nos sociétés de nantis deviennent de plus en plus inégalitaires et que des couches entières de la population n’y trouvent pas leur compte. La fracture sociale n’a pas été réduite, elle s’est au contraire installée et pour prospérer. Les classes moyennes enregistrent la dégradation de leur statut et les aides sociales sont devenues vitales pour la société d’en-bas. Le FMI ou l’OCDE mettent en garde, pressentant que cela va porter atteinte au bon fonctionnement de la démocratie, c’est à dire dans leur esprit du contrôle social tel qu’il est encore en vigueur. Mais rien n’y fait, le système financier est à l’œuvre qui réserve l’enrichissement aux nantis pour en barrer l’accès aux démunis.

Une autre concentration moins visible se poursuit. Par le biais des fusions acquisitions, la dimension des grandes entreprises financières ou non ne cesse de croitre. Ainsi que leurs intérêts croisés. L’essentiel du pouvoir économique et financier est de plus en plus concentré entre les mains d’un petit nombre d’entités en réseaux, accroissant la dépendance d’un pouvoir politique qui n’en est plus qu’une excroissance.

Le capitalisme est désormais assisté, ne lui en déplaise. Les banques centrales à qui il doit d’avoir retrouvé un équilibre précaire veillent désormais au grain. Et elles ont suspendu la réduction de leurs mesures accommodantes, sans exclure de les réactiver si besoin était. Le système financier est devenu accro au soutien des banques centrales qui appartiennent au domaine public. Et rien ne permet d’affirmer que cette aide n’est pas devenue indispensable à son fonctionnement. La banque centrale japonaise est déjà dans ce cas. Aujourd’hui mouton noir de la famille pour éponger à tire larigot la dette du pays, ne représenterait-elle pas un modèle d’avenir pour ses consœurs ? Il va bien falloir trouver une solution à l’accroissement de la dette mondiale, si possible la moins douloureuse…

Dernier d’une liste qui ne demande qu’à être allongée, le travail est en passe de devenir une rareté. Les avis divergent sur l’ampleur du phénomène, les plus conformistes ne voulant même pas le reconnaitre. Mais le remplacement des humains par des robots, qui a déjà commencé, est une tendance irréductible, seul son rythme est discutable. « Gagner sa vie » en se vendant sur le marché du travail ne va plus aller de soi. D’où l’émergence du thème du revenu universel, déjà galvaudé et largement dénaturé. Ce n’est pas par grandeur d’âme que le capitalisme cherche une solution, les travailleurs d’hier sont des consommateurs de demain, tout du moins s’ils en ont les moyens. Et sans la consommation, rien ne va plus…

Par touches continues une succession se dessine qui ne sera pas réjouissante si elle prend corps.

 

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14 réflexions au sujet de « Le capitalisme prépare sa succession »

  1. « revendiquant le droit à rêver »

    Le droit à flaner, à rester simplement se dorer au soleil à regarder passer l’eau ou une belle femme, à juste lire, lire, apprendre, apprendre, discuter ou pas. Bref, juste entretenir son corps et son esprit très simplement.

    Je suis persuadé qu’une société humaine faite uniquement de savoir et de bien être, dans un contexte pacifié est possible et qu’elle constitue un enjeu majeur et inébranlable qui a toujours animé l’ensemble (ou presque) des individus qui ont foulé, foulent, vont fouler cette planète.

    Sans minimiser les différences parfois considérées comme insurmontables entre nous à cause de nos sensibilités, de nos cultures, de nos comportements, de nos systèmes, ce Monde est réalisable.

    Avons nous le choix dans ce laps de temps si court qui nous est impartis dans ce vaste espace qui semble bien vide ? Franchement, continuer ainsi, à s’ignorer, se violenter, se concurrencer, se faire la guerre, c’est quelque chose qui, plus je vieillis, m’apparaît comme complètement dingue. Sommes nous embarqué sur un vaisseau où la majorité a perdu la tête et ne voit plus qu’il y a rien d’autre que ce merveilleux coin d’Univers où nous vivons et que nous le saccageons bêtement ?

    Je n’arrive pas à savoir où est-ce que tout cela déconne ? Pourquoi est-ce que cela par en sucette à ce point régulièrement ? Pourquoi n’y arrive-t-on pas en l’espace d’une vie d’être humain ?

    Je voudrais me mettre tout nu, jusqu’à enlever ma peau, ma chair, mes organes, mon squelette, mes liquides, mes pensées, mes idées, mon savoir, et tout disséquer afin de voir où cela déconne…

    En fait je crois bien que je suis complètement con ! Mais à un point dont je n’ai pas totalement encore conscience il me semble, et le voile devrait finir par se déchirer devant l’évidence. Je suis encore une bête, pas une vraie bête dans son milieu, comme tous les animaux et tous les êtres vivants qui s’accomplissent dans ce paradis, non une bête qui sait qu’elle a la trouille, une bête faible mais qui tente de s’extirper de cette condition. Nos corps ou ce qui leur ressemble ont vécu cet état des centaines de millénaires. Cela doit laisser des traces quelque part en nous encore aujourd’hui peut-être par constitution. Comment faire pour enfin vivre dans ce paradis en ayant vécu ce trip halluciné ? Je crois qu’on a assez amassé ici et maintenant pour poser le baluchon et s’affranchir du fardeau tous ensemble non ?

    1. Tu réponds toi-même à ta question CloClo. Où est-ce que tout cela déconne ? Dans le fait que nous ayons le plus grand mal à dominer nos instincts et même pire, que nous développons des prodiges d’inventivité afin de nous mentir et camoufler nos désirs de puissance et de domination derrière de grandes et généreuses idées.
      Sans compter que nos écoles, de la madrasa de commerce à la plus prestigieuse des universités, ne sont plus là pour aider les jeunes hommes et femmes à grandir en humanité, mais pour leur donner des armes dans la guerre du tous contre tous. Le scandale actuel étasunien où de riches parents achètent les examinateurs pour que leurs rejetons puissent intégrer Yale, malgré des notes insuffisantes, est bien là pour le prouver.

      En fait c’est l’ensemble de la société occidentale qui est basée sur le modèle de l’évolution darwinienne revue et corrigée par Adolf Hitler : le plus fort et vicieux tue tous ses concurrents et domine la meute…

      Un modèle qui dans les organisations partisanes sélectionne inévitablement les pires d’entre-nous, ceux et celles qui éprouvent le besoin maladif d’être le Chef.
      Le petit courtisan que ceux qui contrôlent les entreprises du CAC40 ont nommé à la présidence de la République représente d’ailleurs un exemple chimiquement pur de cette dramatique organisation sociale.

      Nous aurons fait un grand pas vers la survie de l’espèce lorsque nous aurons inventé un système de représentation politique où le « pouvoir » est un fardeau que l’on assume par devoir, et dont on est heureux de se débarrasser au plus vite. Lorsque qu’être nommé ministre ou élu député équivaudra à être convoqué pour être juré d’assises.

      1. Je suis très très pessimiste mais en même temps incorrigiblement optimiste.

        Cependant, autour de nous, de nombreuses voix tiennent un discours a priori cohérent et poussant dans le bon sens, mais qui dans le réel de l’engagement se retrouvent en fait plutôt systématiquement avec les veules et les faux derches lorsque se présente leur du choix.

        L’exemple de Place Publique est un exemple parlant d’une énième bouse destinée à divertir les cons. Qu’est-ce que Jorion est allé faire dans cette galère ?

        Je me demande in fine si certains ne surfent pas en fait juste sur cette vague pour tirer les marrons du feu tant qu’il y en a encore. Et si les gogos acquiescent que demande le peuple hein ? On doit même pouvoir le faire en se donnant une excellente conscience et se croyant un fidèle serviteur de l’Humanité (comme tu dis si bien Roberto plus haut…).

        Je pense qu’il faut aller vers bien plus de radicalité. Tout ces mous du genoux nous font perdre un temps précieux.

  2. « Sévèrement secoué, le capitalisme allait-il trouver en lui-même les capacités à se réformer ? Dès le début de la crise, la question a été soulevée et amplement débattue sur le blog de Paul Jorion. Et rien n’a été tranché en attendant de voir venir. Aujourd’hui, nous y voyons plus clair. Le système n’a pas choisi ce chemin, il a seulement fait semblant. » Nous dit en ouverture François Leclerc, dont la réserve, la probité et la haute tenue morale n’a jamais été prise en défaut depuis ces années, sur tous les sujets importants.

    Ce Capitalisme, il a fait tellement semblant qu’il continue maintenant en France sur un autre terrain avec des Macrons au niveau national et des mouvements comme PP au niveau européen (ce gars Glucksmann est un gag absolu) !

    D’ailleurs, je me demande si ceux qui ne le voient pas, son honnêtement aveuglés ou sont authentiquement perfides. Je n’ai rien tranché en attendant de voir venir, mais ça vient à grand pas, il est impossible de mentir sur la durée, un jour il faut bien se dévoiler.

    Triste, mais tordant… Rigolons, à la vérité il ne reste que cela pour nous réunir tous, une bonne rigolade sur les ruines fumantes et les cadavres encore chauds. On aura donc l’Enfer.

  3. * (son honnêtement) son avec un T à la fin, du verbe Être, bien entendu.

    Moi mon tonton de l’Ardèche disait : qui consent ne dit mot, sauf si il est mué ou totalement ignare rajoutait-il. Malheureusement pour beaucoup, ils ne sont ni muets, ni ignares, c’est même strictement l’inverse pour la plus part de ceux qu’on peut lire. Donc, ce sont d’authentiques traîtres, what else ?

    Mais j’ai appris qu’on peut vivre très bien ainsi, et même penser être en fait un authentique allié. Comme quoi mon bon, ça va tanguer dans les brancards sur le continent sous peu.

    1. Paul Jorion pourrait sans doute le dire mieux que moi, mais il existe une sorte d’anthropophagie culturelle dont sont victimes les vaincus. Ainsi l’US Army n’hésite pas à nommer du nom de ceux qu’elle massacra jadis, certains de ces matériels : Sioux, Apache, Tomahawk, etc.

      Je me demande si l’authentique révolte sociale qui traverse le pays ne va pas révéler à certains qui se pensaient comme les descendants spirituels des communards, qu’ils ne sont en fait que les descendants… d’Adolphe Thiers.

      Et cette saloperie de net qui garde impitoyablement la trace de toutes nos réactions ! ;-D

      1. Tiens mué c’est « et » en fait…

        « certains qui se pensaient comme les descendants spirituels des communards, qu’ils ne sont en fait que les descendants… d’Adolphe Thiers. »

        Excellente image, j’aime beaucoup. Souvent en plusieurs situations cela a été ma hantise, à la lumière du jour être en fait du côté des bourreaux en se voulant et en se croyant sincèrement du côté des victimes toute la nuit. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, une vie entière de sacerdoce et d’abnégation peut se retrouver balayée instantanément par un simple mot, une simple décision, un tout petit acte. Et plus on fricote avec la fange plus cela augmente le risque de se retrouver ainsi avec les fossoyeurs plutôt que les résistants. Mais qui suis-je pour en juger ? Personne.

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