NOS SOCIÉTÉS D’ENFERMEMENTS, par François Leclerc

Billet invité.

En dépit de leur désuétude, les murs sont en passe de devenir le symbole de nos sociétés de replis et d’enfermements. Leur construction se révélant une méthode éprouvée et universelle, leur inventaire est sans fin.

Dans l’actualité, on trouve un « mur de sécurité » de 140 kilomètres de long qui va être élevé par les autorités turques sur les 500 kilomètres de la frontière de la Turquie avec l’Iran. Il sera composé de blocs de béton de sept tonnes, mesurant deux mètres de long sur trois de haut, avec pour objectif d’empêcher les mouvements des combattants du parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK.

A la frontière avec la Syrie, un autre mur est depuis 2015 en construction, dont 690 kilomètres sont achevés sur les 828 kilomètres de sa longueur finale. Celui-ci a pour objet d’empêcher toute intrusion en Turquie des jihadistes du groupe État islamique (EI).

On trouve également dans les nouvelles du jour l’annonce par Israël de la construction d’un mur d’un type nouveau, prévue pour durer deux ans, le long de sa frontière avec le Nord et l’Est de la bande de Gaza. Construit en territoire israélien, il va être souterrain et de deux mètres de profondeur, avec pour objectif d’empêcher l’infiltration de commandos du Hamas grâce à des tunnels.

L’édification de murs est loin d’être chose récente, mais elle s’accélère. Pour un qui est tombé avec fracas en Allemagne, combien ont-ils été depuis élevés ? Certains font l’actualité, comme le mur qui sépare partiellement le Mexique des États-Unis, ou ceux qui confinent les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. D’autres pullulent sans bénéficier d’une même notoriété. On les trouve en Ouzbékistan ou en Malaisie, en Irak ou au Maroc, en Inde et au Bangladesh, au Pakistan et en Afghanistan, pour en livrer un rapide échantillon.

Bien sûr, il y a mur et mur, justifiant de les classer méthodiquement suivant leur échelle, leur nature plus ou moins sophistiquée, ainsi que selon la mission assignée. Il est de surcroit possible d’aller plus avant et de citer Gilles Deleuze pour qui « les sociétés de contrôle sont en train de remplacer les sociétés disciplinaires ». Ou de se rappeler que Edward Snowden a qualifié Internet « d’outil de surveillance totalitaire », et que Julian Assange a prédit que « l’avancée des technologies de l’information annonce la fin de la vie privée », mais en attendant…

Pour parachever la description de ce monde de plus en plus cloisonné, d’autres angles sont disponibles. En Chine, la Grande Muraille électronique mobilise des moyens gigantesques afin d’isoler les internautes du reste du monde. Partout dans le monde, les riches créent des enclaves surveillées pour se protéger et vivre entre eux, tant il est vrai qu’il est plus simple de s’enfermer volontairement, mais dans des cages dorées, que d’en faire autant de tous les déclassés. Questions murs, enfin, l’Europe n’est pas en reste en fermant la Route des Balkans et en se barricadant par tous les moyens disponibles derrière ses frontières.

Une démarche de nantis s’impose afin de ne pas avoir à reconnaître que les sociétés profondément inégalitaires dont nous héritons et que nous approfondissons ne seront pas viables à terme.

Pour faire un aparté, l’endettement n’est donc pas seul à connaître ce statut précaire. Sa croissance a pour raison d’être de rendre supportable les inégalités, tant que cela est possible, et d’offrir un placement à des capitaux de plus en plus nombreux à la recherche d’une allocation. Les inégalités et l’endettement font cause commune, et quelle cause !

Un point de non retour vient d’être dépassé à Rio. Le règne incontrôlable de la violence qui est revenu signe l’échec de la pacification des favelas a pris des caractéristiques inédites, nécessitant d’appeler en renfort et à grande échelle l’armée. Une telle situation dramatique n’est pas destinée à rester isolée dans un monde émergent où les mégapoles infernales poussent comme des champignons. Elle justifie que la leçon en soit tirée, dont Rio n’a pas su profiter pour avoir été tristement précurseur : la fracture sociale implique une ségrégation géographique poussée à toutes les échelles.

23 réponses sur “NOS SOCIÉTÉS D’ENFERMEMENTS, par François Leclerc”

  1. Les murs sont une manifestation de la volonté humaine.
    Qui de nous laisse sa porte ouverte ?
    Quelle nation reste sans frontière ?

    La gauche et ce blog se trompe de cible.

    1. La guerre, la torture, le misère, la concentration de la richesse obscène, la cupidité, l’ultralibéralisme, les livres de von Hayek, sont des manifestations de la volonté humaine.

      Qui de nous ne pleure au spectacle du cynisme d’Hadrien ?

      1. P.S.
        Et si vous me cambriolez, sachez que j’en ai rien a foutre des objets, qu’il ne faut pas que vous laisser des traces de votre identité car la vengeance pourrait être rude, et que si vous comptez faire du mal à mon petit corps, je vous prierai de me laisser la vie. Mais bon nous n’en sommes pas là.
        Hadriez un type d’humains à de moins en moins de légitimité à être dans notre monde, vous êtes sur la brèche, tournez du bon côté.

    2. Hadrien, un pseudonyme fort à propos:
      https://fr.wikipedia.org/wiki/Mur_d%27Hadrien
      Les murs ne « servent » qu’un temps, ne font qu’accumuler la pression au dehors.
      Ceux qui s’enorgueillissent du nom de Français ont-ils oublié qu’il provient d’une tribu germanique qui a passé illégalement la frontière de l’époque ?

    3. Hadrien, l’humanité passe par la solidarité. Mais souvent des mots aux actes une distance infranchissable s’installe d’elle-même, pas besoin de mur, dès qu’il s’agit d’héberger un pauvre migrant chassé par la guerre, la faim, ou le climat, il n’y a plus personne (même ici vraisemblablement).

  2. Quelques images de vieux murs qui ont fini par tomber, être contournés, voire survolés pour les plus récents:

    http://p4.storage.canalblog.com/40/42/235353/12070828.jpg

    http://idata.over-blog.com/4/71/76/85/voyage-en-Chine/Route-de-la-soie/Dunhuang/Dunhuang-8822.JPG

    http://i10.servimg.com/u/f10/10/07/71/84/800px-28.jpg

    Tout passe, tout casse.

    En cadeau, dessin de Pierre Joubert illustrant la construction d’une fortification romaine (illustrateur d’un grand talent comme on n’en trouve plus):
    https://s-media-cache-ak0.pinimg.com/originals/3a/d4/c1/3ad4c117e2fc27c946cd831c234048d1.jpg
    Extrait de « Au temps des royaumes barbares
    des grandes invasions à Charlemagne IVe-IXe siècle, La Vie privée des hommes Tome 25 Patrick Périn ,Pierre Forni »

    1. Avec les points Historia on pouvait collectionner les belles images de Pierre Joubert. Maintenant, c’est Pokemon et portraits de joueurs de football (gaspation !). Tout se perd mon bon monsieur !

      1. @ François Leclerc
        Un certain temps… Comme le refroidissement du tube du canon 😉
        Qu’un mur se révèle inefficace, comme la ligne Maginot (où mieux encore les forts Séré de Rivière obsolètes dès l’achèvement de leur construction), où qu’il perdure cent ans, ce qui est effectivement malsain c’est l’état d’esprit dans lequel il sont bâtis et la débauche de moyens financiers qui seraient mieux utilisés ailleurs.
        J’admets que l’échelle du temps de celui qui souffre derrière le mur n’est pas la même que celle de l’historien assis au chaud devant son clavier.

  3. « A la frontière avec la Syrie, un autre mur est depuis 2015 en construction, dont 690 kilomètres sont achevés sur les 828 kilomètres de sa longueur finale. Celui-ci a pour objet d’empêcher toute intrusion en Turquie des jihadistes du groupe État islamique (EI). »
    Anti EI (ou DAESH) pas vraiment, mais anti-kurdes des YPG et du PKK. Ce mur a été construit en empiétant largement sur le territoire syrien. Des milliers d’oliviers syriens ont été déracinés pour lui faire place et une petite rivière a été détournée tout à l’est de la Syrie, volant ainsi plusieurs hectares de bonne terre. Les cultivateurs syriens qui s’approchent trop du mur sont tirés comme des lapins. Les terroristes de EI et autres commandités par la Turquie transitent confortablement à partir du territoire syrien envahi et occupé par la Turquie, de Aza à Jarabulus . Ils peuvent passer d’une zone syrienne à l’autre en empruntant les postes frontières du côté d’Idlib, qui font face à ce qui était le sandjak d’Alexandrette (maintenant province du Hatay, avec Antakya – Antioche).
    Quelques infos sur ce mur : https://komnews.org/turkeys-wall-shame-syria-border-goes-unnoticed/
    Mur de la honte et silence des infos (« unnoticed »), une même honte

  4. Le mur de 500km de long c’est 31000 tonnes de carbone…. En plus de l’enfermement c’est aussi l’asphyxie….

  5. Bâtir un mur c’est d’abord s’enfermer, se protéger, oppresser…Wall Street est un mur bientôt peut-être submergé à son tour…Que dire d’un mur vu du ciel, c’est peut-être joli, mais sur Terre c’est enclin à la folie, à la longue c’est une destruction, pour protéger ce qui est déjà détruit.

  6. Les murs sont une technique parmi d’autres de tenter de définir « les limites » du système. Du système politique bien entendu car il existe des limites à tout écosystème – que chacun peut définir avec ses connaissances de la vie du milieu observé – qui sont « en même temps » des espaces de transitions : toute membrane est sélective du genre fluide pour les capitaux pas pour les hommes. Ce qui permet de construire – provisoirement ? – des paradis communautaires, politiques, locaux, fiscaux, etc… Donc en survie car, vous avez peut -être remarqué qu’autour de ces murs, de ces membranes, de ces paradis des énergies et des tensions s’accumulent et qu’elles finiront par les saper ou les déborder. C’est la vie ! De même qu’on ne produit pas d’énergie mais qu’on la transforme selon des cinétiques variées, la vie est circulation d’énergie et sa dégradation continue.

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