L’ÉPREUVE BUDGÉTAIRE QUI PÈSE SUR LES AMÉRICAINS, par François Leclerc

Billet invité.

L’habitude a été prise, les déplacements à l’étranger des chefs d’État s’apparentent désormais à la tournée des voyageurs du commerce, les temps sont durs. Dans ce domaine comme dans les autres Donald Trump fait les choses en grand. À Ryad, il récolte la promesse de 480 milliards de dollars de commandes, dont 110 milliards pour l’industrie américaine de l’armement. À Bruxelles, il enjoint ses partenaires européens de l’OTAN de régler leurs arriérés de facture. À Washington, il lance une enquête antidumping qui vise notamment les importations allemandes d’acier, et continue de menacer de représailles que représenterait une augmentation des droits de douane américains afin de réduire son déficit commercial.

L’administration Trump a dévoilé le projet de budget 2018, l’année débutant au 1er septembre aux États-Unis. Baptisé sans vergogne « Une nouvelle fondation pour la grandeur américaine », il a donné lieu à des déclarations ronflantes. Selon le secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, « il est totalement orienté vers la croissance ». Il prévoit en effet une croissance de 3% peu réaliste au regard des 1,6% atteints en 2016 et des prévisions du Congressional Budget Office.

Destiné à être passé à la moulinette du Congrès, ce projet repose sur « des décisions très difficiles », a encore déclaré Steven Mnuchin. Utilisant une expression classique particulièrement hypocrite qui annonce des coupes claires dans les crédits sociaux, la difficulté n’étant pas pour ceux qui en décident.

Présentant une perspective à dix ans destinée à garantir l’équilibre des finances publiques pour allécher le Congrès, le secrétaire d’Etat veut économiser 3.600 milliards de dollars en réduisant de 800 milliards le programme d’accès aux soins des plus pauvres Medicaid, en baissant de 193 milliards de dollars les dotations sur les coupons alimentaires, et en sabrant dans l’aide aux handicapés, la lutte contre le SIDA, la tuberculose (qui sévit aux États-Unis) et le paludisme, ainsi que le soutien aux prêts étudiant.

Un membre républicain de la Chambre des représentants, Todd Rokita, n’a pas hésité à extrapoler : « cela signifie que dans les dix ans à venir nous allons nous intéresser à la Sécurité sociale, à Medicare et Medicaid, ces trois programmes qui dévorent une part importante de notre budget ». Medicare, le programme qui concerne les plus de 65 ans est pour l’instant intact.

Pour l’année à venir, les budgets des agences chargées de l’aide au développement (USAID) ainsi que de la protection de l’environnement (EPA) vont également faire les frais de l’opération. Le département d’État, en charge de la diplomatie américaine, voit ainsi ses dotations fondre de près de 30%, ce qui va le contraindre a fortement réduire sa voilure.

Faisant violemment contraste, une hausse de 10% des dépenses militaires est prévue, à 574,5 milliards, et 2,6 milliards de dollars supplémentaires pour la protection des frontières, dont 1,6 milliard de dollars dédiés à la construction du mur projeté à la frontière américano-mexicaine (montant qui est loin de le financer dans son intégralité.) « En ces temps dangereux, nous apportons une attention accrue à la sécurité publique nationale et nous envoyons un message clair au monde : un message de force et de détermination » avertit Donald Trump dans sa préface au projet de budget, afin de l’éclairer.

Un rapport de la Fed sur le bien-être des ménages américains apporte simultanément un tout autre éclairage. Près d’un tiers d’entre eux dit éprouver des difficultés financières, malgré une « modeste » amélioration. 73 millions d’adultes « ont à des degrés divers du mal à s’en sortir », ayant « du mal à assumer les dépenses courantes », plus particulièrement au sein des populations noire et hispanique. 44% des Américains affirment ne pas être en mesure de faire face à une dépense exceptionnelle de 400 dollars, sauf à devoir vendre un bien ou à emprunter.

La réforme fiscale que l’administration Trump entend faire adopter par le Congrès d’ici la fin de l’année – ce qui n’est pas gagné – est supposée réduire l’impôt sur le revenu des classes moyennes afin d’améliorer leur mauvaise fortune. Ce qui permet au directeur du budget de la Maison Blanche d’atteindre des sommets dans l’argumentation en faveur de son bébé. « Je veux l’appeler le budget du contribuable d’abord. (…) Nous avons regardé ce budget avec les yeux de ceux qui payent les factures », a commenté Mick Mulvaney, qui s’est également signalé en assurant que « la compassion doit se trouver des deux cotés de l’équation. Oui, nous devons avoir de la compassion pour les gens qui reçoivent des fonds fédéraux, mais nous devons également en avoir pour les gens qui les financent ! ».

L’administration Trump est moins diserte sur le financement du gigantesque programme d’investissement de Donald Trump de mille milliards de dollars. Il n’est plus trop question de le financer grâce aux recettes fiscales procurées par la croissance qu’il générerait, devant les réactions d’incrédulité qui ont salué cette brillante idée défendue par le secrétaire au Trésor. Il est également pour le moins délicat pour la majorité républicaine du Congrès d’avaliser le creusement d’un trou budgétaire béant. C’est déjà au prix d’une certaine gymnastique que Steven Mnuchin va justifier sa demande d’élever le plafond de la dette au Congrès, l’assortissant de la promesse de revenir à l’équilibre budgétaire dans dix ans en donnant des gages sur le dos des plus démunis.

Le problème reste donc entier et ce n’est pas le pactole saoudien qui va financer le programme d’infrastructures du président. La création d’un fonds d’investissement par le méga-fonds privé Blackstone et le Public Investment Fund saoudien, qui apportent en le créant 40 milliards de dollars à eux deux, ne va pas non plus régler le problème. Toutes les infrastructures publiques sont en effet loin de permettre espérer un retour sur investissement comme c’est le cas des aéroports et des autoroutes à péage. Une remarque qui est également variable pour la formule des partenariats public-privé, à la mode australienne, britannique ou canadienne, qui est fiévreusement étudiée à Washington.

Toutes les idées sont explorées, le projet de budget 2018 n’ayant que de modestes prétentions en matière de financement des investissements. Les liquidités rapatriées par les compagnies qui les ont parquées à l’étranger pour échapper au fisc américain pourraient être utilisées, si une incitation fiscale suffisante était garantie. Le recyclage des produits de la vente de certaines infrastructures pourrait être consacré à la rénovation d’autres, selon la méthode expérimentée par les Australiens. Avec des si…

Comment ne pas constater l’évidence à laquelle se heurte l’administration américaine  ? Le système financier regorge de liquidités mais l’investissement n’est pas là où il faut. Ne pas vouloir contrarier le marché la condamne au bricolage.

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