LE RISQUE DANS TOUS SES ÉTATS BANCAIRES, par François Leclerc

Billet invité.

Dans un sursaut qui pourrait être l’ultime, le contexte aidant, les régulateurs du Comité de Bâle auront-ils encore la force de marquer un dernier point ? Ils ont en effet dans leurs cartons une réforme du calcul du risque des actifs inscrits aux bilans bancaires, afin de dissiper son opacité. Destinée à être appliquée le 1er janvier 2019, son cadre a été publié en janvier dernier, et fait depuis l’objet d’intenses tractations. Trois ans ont été prévus pour en définir les modalités détaillées et la transposer en droit national, seront-ils suffisants ?

Les représentants des banques, orfèvres dans l’art de jouer la montre, ont déjà signifié que cette échéance doit être repoussée, et si possible enterrée, en qualifiant cette dernière grande réforme de « Bâle IV », pour la dissocier de Bâle III auquel il faudrait mettre sans tarder un point final. Leur force de persuasion est telle que l’appellation est entrée dans les moeurs… et les colonnes de journaux. Il faut dire que cette nouvelle réforme touche à des manipulations de bilan dont les banques ne sont pas innocentes et encore moins déclarées coupables. Celles-ci s’efforcent ainsi de minorer leurs besoins en fonds propres, dont les augmentations répétées pèsent fortement sur les résultats.

La nouvelle réforme s’intéresse en premier lieu aux opportunités d’arbitrage – qu’elle entend modifier – entre le portefeuille de négociation (trading book) et le portefeuille bancaire (banking book). Un grand classique de la manipulation bancaire qui consiste à transférer les actifs à risque dans le portefeuille bancaire le temps des tests auxquelles elles sont soumises, car ceux qui y figurent sont destinées à être conservés jusqu’à leur échéance et donc être remboursées au nominal.

Les grandes banques n’en font qu’à leur tête et utilisent pour mesurer le risque de leurs actifs des « modèles internes » propriétaires avantageux ayant pour base des principes datant de Bâle II. Les régulateurs cherchent à leur renvoyer la politesse en se focalisant désormais sur le dénominateur du ratio de solvabilité des banques, le périmètre des fonds propres figurant au numérateur ayant été auparavant redéfini.

Le Comité de Bâle commence par substituer à la méthode statistique de la Value at Risk (VaR), très controversée, une autre dénommée Espérance de perte extrême (Expected Shortfall), aux résultats moins favorables. Mais le gros morceau réside dans la révision des modèles de calcul de l’évaluation des risques.

Un nouveau risque est pris en compte, celui de taux. La perspective d’une remontée des taux très bas actuels n’y est pas étrangère : si les taux remontent, le coupon des obligations nouvellement émises devra refléter cette hausse, et le prix des titres déjà émis, au coupon moins élevé, subissant la concurrence de titres nouvellement émis ayant un meilleur rendement, baissera au prorata, au détriment de son détenteur. Par contre, d’autres risques ne le sont pas, comme celui de liquidité ou celui de change. Le risque souverain reste quant à lui tabou, les Sages de Bâle ayant été sans nul doute sensibles au fait que les titres de la dette souveraine représentent plus de 2.000 milliards d’euros au bilan des banques européennes  !

C’est le risque de crédit qui a le plus d’impact potentiel dans le projet de réforme du Comité de Bâle. Seule une petite minorité de banques ayant recours au modèle standard pour le calculer, les modèles internes très largement utilisés sont sur la sellette. Les régulateurs n’entendent pas les supprimer, mais les encadrer en créant des valeurs plancher (floors) ayant pour référence la méthode standard. Aucun calibrage n’en a toutefois encore été donné, tant que la révision de cette dernière n’aura pas été achevée… Degré de sophistication accru, les planchers pourront être différenciés suivant la nature du risque, ou bien suivant les catégories d’exposition. Avec comme conséquence que plus les planchers seront élevés, plus l’addition sera salée pour les banques…

Rémunérer d’une main le risque – et donc le rechercher – et s’en garder de l’autre : nous avions déjà noté que ce monde financier n’était pas exempt de comportements contradictoires qui font tout leur charme. Un peu à la manière de ces délits d’initiés, qu’il condamne et dont il fait son miel, car les grands investisseurs ne sont pas des devins et laissent aux petits la croyance dans les conseils avisés ou dans leur bonne étoile.

Le Comité de Bâle a bien du mérite en chevauchant le diable, quand il prend la forme du risque qu’il faut domestiquer. Mais il fait preuve d’une grande naïveté lorsqu’il prétend calculer la hauteur des barrières qui en protégeront. Dans la finance, nous sommes déjà familiers avec le papillon qui bat des ailes à l’autre bout du monde, ainsi qu’avec le fameux cygne noir qui est si rare que l’on ne peut calculer la probabilité de le rencontrer. Il faut désormais prendre garde aux vagues scélérates, ces murs d’eau qui se dressent sans crier gare en pleine mer sans que l’on sache pourquoi.

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