L’INDÉPENDANCE DES BANQUES CENTRALES, VICTIME COLLATÉRALE, par François Leclerc

Billet invité.

Même cause, même effet : la victoire de Donald Trump laisse les dirigeants mondiaux impréparés, aussi désemparés que lors du coup d’éclat précédent, celui du Brexit. Se détachant des multiples réactions marquées par la circonspection, le maître mot a été incertitude, qualifiant aussi bien la politique de l’administration Trump que la leur.

À force de confondre leur vision du monde tel qu’ils voudraient qu’il soit avec sa réalité qu’ils ignorent, réfugiées dans leur univers clos avec leurs idées toutes faites, les plus hautes autorités peinent à s’adapter aux changements qui se succèdent à cadence rapprochée et ne sont plus en mesure d’anticiper les évènements. Ils en font mentir la maxime selon laquelle gouverner c’est prévoir.

Une première remise en cause se dessine dans cette confusion ambiante, afin de tenter de récupérer un pouvoir perdu. Le mythe de l’indépendance des banques centrales, cette pierre angulaire de la vision monétaire de la gestion de l’économie, ne va pas y résister longtemps. Rapprochés, plusieurs récents épisodes convergent en ce sens.

Devant la commission des finances du Bundestag, Mario Draghi a défendu fin septembre la politique monétaire de la BCE devant des députés CDU-CSU qui réclament qu’elle s’en tienne à « son coeur de compétence » et revienne à l’orthodoxie. Devant une situation qui leur échappe, ils en étaient précédemment venus à réclamer que la direction de la BCE soit au terme du mandat de Mario Draghi en 2019 confiée à un Allemand, piétinant cette indépendance dont ils se présentent comme les plus ardents défenseurs. Devant les effets de la politique actuelle de la BCE, qu’ils condamnent notamment au nom de son interventionnisme fiscal, les mêmes n’hésitent pas à empiéter sur sa chasse gardée monétaire. Combien de temps le mythe de l’indépendance de la BCE y résistera-t-il ?

Fin octobre, un épisode obscur a impliqué Mark Carney, le gouverneur de la Banque d’Angleterre. Nommé pour huit ans, il avait prévenu n’accomplir que cinq années de son mandat pour des raisons personnelles. Mais il est revenu sur ce calendrier en annonçant à Philip Hammond, le chancelier de l’Échiquier, avoir l’intention de rester à son poste jusqu’en juin 2019, date présumée de la fin des négociations de sortie du Royaume-Uni de l’Union.

Sans que l’on connaisse les tenants et les aboutissants de ce revirement, il n’est pas interdit de penser qu’il a pour origine une appréciation négative de la gestion des affaires gouvernementales par Theresa May, le Premier ministre, et représente un acte de défiance caractérisé à son égard. Lors du congrès du parti, celle-ci ne s’était pour sa part pas privée de tenir des propos critiques sur la politique de bas taux d’intérêt de la BoE, au prétexte qu’elle nuit aux épargnants (lire aux détenteurs du capital et aux banques). Pas de quoi, là aussi, conforter la thèse d’une muraille de Chine séparant à jamais les deux mondes…

Dans les derniers jours de sa campagne, Donald Trump a clairement laissé entendre qu’il pourrait ne pas se sentir lié par la tradition des présidents récents consistant à ne pas s’exprimer sur la politique monétaire de la Fed. Le nouveau président pourrait aussi soutenir les intentions de la majorité républicaine du Congrès de légiférer sur la gouvernance de la Fed, mettant en cause son indépendance. L’opacité de la Fed est un thème cher aux Républicains, qui voudraient la soumettre à un contrôle accru du Congrès auquel la Maison Blanche avait jusqu’à maintenant fait obstacle.

On est passé d’une situation d’indépendance sourcilleuse à une autre, où chacun regarde derrière l’épaule du voisin. L’irresponsabilité des autorités politiques et le danger inflationniste a justifié en son temps une indépendance des banques centrales qui n’a plus de raison d’être dans cette période où ce même danger a disparu. Assistant désormais le système financier et économique, les banques centrales ont acquis un pouvoir qui ne peut pas être laissé dans leurs seules mains. Les banquiers centraux ont pris la relève des dirigeants politiques dans la conduite des opérations macro-économiques et ceux-ci veulent récupérer un pouvoir qu’ils ont perdu.

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