LES VENTS EUROPÉENS DU RIGORISME ET DE LA PUSILLANIMITÉ, par François Leclerc

Billet invité;

Contre vents et marées, Wolfgang Schäuble s’en tient obstinément à son idée fixe et à ses règles. Rien ne doit selon lui faire obstacle à la rigueur budgétaire, rien ne doit en faire dévier. C’est à ce prix qu’une rédemption sera possible, dont la promesse a toutefois disparu. La rigueur est un prétexte pour imposer un programme de mesures libérales, les réformes structurelles et escamoter toute réflexion sur la crise financière. Un splendide tour de passe-passe !

Dans une interview au Süddeutsche Zeitung, le ministre allemand met en cause Jean-Claude Juncker – hier, Mario Draghi était sur la sellette au Bundestag – car le président de la Commission a selon lui adopté une attitude qui n’est pas compatible « avec son rôle de gardien neutre des traités ». La Commission devrait être dessaisie du contrôle de la rigueur budgétaire au profit du Mécanisme européen de stabilité (MES) que dirige Klaus Riegling, un homme de confiance. « Le MES rendrait son verdict sur les prévisions budgétaires non pas d’un point de vue politique, mais par rapport à des règles strictes », fait-il valoir. De quoi, pourtant, ces règles sont-elles issues, si ce n’est d’une décision politique flattant le gouvernement allemand afin qu’il accepte l’euro à l’époque, et certainement pas de considérations économiques ?

Wolfgang Schäuble poursuit sa croisade et Pierre Moscovici, son numéro d’équilibriste. Certes, celui-ci réaffirme formellement la nécessité de respecter les ratios de dette et de déficit public érigés en critères intangibles, uniques et absolus. Mais c’est pour mieux souligner à l’AFP que les règles budgétaires ne sont ni « stupides » ni « punitives », et que le pacte de stabilité est « flexible, intelligent, adapté ». « Cette Commission n’est pas une commission disciplinaire », poursuit Pierre Moscovici, qui préfère « l’incitation et le dialogue à la punition ».

Inébranlable, Wolfgang Schäuble revient à l’offensive sur un sujet déjà abordé, tandis que Pierre Moscovici, moins assuré, justifie des assouplissements limités à la rigueur budgétaire, sans aller jusqu’à esquisser une autre politique. Un évènement majeur, le Brexit, aurait pourtant permis de remettre tout à plat, mais il est hors de question de s’engager dans cette voie, de peur de la réaction du gouvernement allemand et faute de politique alternative. Pourtant, nul ne sait ce qui va résulter de la sortie du Royaume-Uni, suscitant dans l’immédiat la peur du vide.

Somme toute, le choix serait entre une mort lente en essayant de biaiser au sein d’une situation inextricable, et une mort rapide en affrontant le rigorisme allemand, quitte à ce que Berlin engage à son tour une sortie auquel il réfléchira deux fois. Ce dilemme est l’héritage du suivisme de François Hollande et n’a apporté en contrepartie aucun des résultats promis. Le président est resté démuni devant le blocage du gouvernement allemand. Aujourd’hui, celui-ci est isolé sur la scène internationale et européenne, mais il gèle toute évolution. Cela se terminera mal.

Toute discussion sur l’avenir économique et monétaire de l’Europe a été remise à plus tard, comme le sommet de Bratislava l’a montré. Et c’est de la BCE qu’est venu un plaidoyer pour une Europe aux accents sociaux plus prononcés. « On ne peut pas partiellement réduire le pouvoir des États membres sans créer, au niveau de l’Union, la capacité de fournir au moins autant de sécurité pour les citoyens qu’auparavant » a déclaré Benoît Cœuré de la BCE, tandis que Mario Draghi a demandé que l’Europe « écoute les demandes de ceux qui sont laissés pour compte par une société construite sur la quête de la richesse et du pouvoir ».

La politique européenne de François Hollande découle en fil direct de son orientation social-libérale qui est partagée par toutes les formations social-démocrates. À l’exception du Portugal, elles ont toutes connu un même désastre électoral et ne s’en remettront pas. Podemos, le Mouvement des 5 étoiles, Syriza et le Bloco portugais sont dissemblables à bien des égards, mais ces formations ont en commun d’être nées d’un rejet massif de la politique de rigueur libérale et d’être à la recherche d’une solution permettant d’en engager une autre. Mais elles le font en ordre dispersé, sans s’appuyer sur un programme européen commun qui serait la clé de voute du Rinascimento. Avec leurs réussites et leurs défauts, ces formations ont comme responsabilité commune d’être porteuses d’une alternative dont la dimension ne peut être qu’européenne.

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