UNE BRILLANTE CONTRIBUTION DE KENNETH ROGOFF, par François Leclerc

Billet invité.

Professeur à Harvard, Kenneth Rogoff n’est pas n’importe qui dans le monde sélect des économistes, même s’il est désormais poursuivi par sa fâcheuse tentative d’avoir tenté de justifier la politique d’austérité européenne en se basant sur des données qui se sont révélées erronées. Autre titre de gloire, il s’était précédemment fait connaître en publiant une lettre ouverte en réponse aux virulentes critiques du FMI par Joseph Stiglitz. Aujourd’hui, il se penche avec une même perspicacité sur un autre sujet de premier plan : la dette américaine.

C’est pour lui l’occasion de mettre en cause la politique suivie par le Trésor US, qui privilégie la dette à court terme afin de bénéficier de ses taux très bas, mais qui prend ainsi le risque de leur remontée, qui ferait grimper le montant des intérêts à payer. La durée moyenne de la dette américaine, incluant celle qui est au bilan de la Fed, est désormais passée sous la barre des trois ans. Kenneth Rogoff critique cette politique du Trésor calquée sur celle des banques, car elle revient à financer des projets à long terme avec des emprunts à court terme. Il remarque qu’avec une dette ayant atteint 82% du revenu national, l’incidence d’une hausse des taux d’intérêt qui atteindrait en priorité la dette à court terme serait massive, impliquant des coupes budgétaires et des augmentations d’impôts dont les couches les plus pauvres feraient « disproportionnellement » les frais.

Combien de temps, fait-il remarquer, les taux bas actuels vont-ils se poursuivre ? Tout pari à ce sujet est en effet hasardeux, même s’il est admis qu’ils resteront à ce niveau durant une relativement longue période. Différentes catastrophes peuvent intervenir selon lui, dont l’arrivée au pouvoir d’un « homme d’affaire imprévisible et incompétent », ou les effets de la politique d’un dirigeant populiste qui considérerait que le niveau de l’endettement n’a pas d’importance…

Que propose Kenneth Rogoff ? Il ignore superbement toute problématique de restructuration ou de stabilisation de la dette, et préconise d’effectuer un virage à 180 degrés en émettant des titres de longue maturité. Car si le Trésor ne dépasse pas 30 ans lors de ses émissions, l’Espagne a déjà placé sur le marché des titres à 50 ans et d’autres pays comme l’Irlande, la Belgique – et même le Mexique, fait-il remarquer – ont déjà émis des titres à cent ans. En pratiquant ainsi, les effets d’une augmentation des taux seraient atténués. Une telle réorientation s’inscrivant, remarque-t-il au passage et non sans raison, dans le contexte du dollar monnaie de réserve globale du système monétaire international, une position qui a quelques avantages, dont celui de toujours trouver acquéreur à sa dette.

À quoi pourrait être utilisée cette marge de manoeuvre ? À financer l’amélioration des infrastructures ou de l’éducation, fait-il répondre comme « la plupart des économistes », y ajoutant le renforcement de la sécurité, qu’elle soit des personnes ou des systèmes informatiques. Nulle importance n’est accordée aux problématiques environnementales et à leurs butoirs, ainsi qu’à la résorption des inégalités et à leurs conséquences, une mission traditionnellement dévolue à l’éducation dans la pensée économique conservatrice.

La dette ? Toujours plus haut et toujours plus loin ! L’investissement ? Selon les bonnes vieilles recettes ! Il est réconfortant d’enregistrer les progrès de la réflexion économique.

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