OÙ MÈNE LA MISE EN CAUSE ALLEMANDE DE LA BCE ? par François Leclerc

Billet invité.

Tout fout le camp, la BCE est descendue de son piédestal et n’y remontera pas ! Ce ne sont pas ses résultats mitigés qui en sont la cause, mais les attaques provenant d’Allemagne qui se répètent et s’amplifient. L’inconcevable est arrivé : sa politique y est publiquement critiquée, écornant le sacro-saint dogme de son indépendance dont elle portait haut le drapeau.

Modelée suivant les desiderata de l’establishment d’outre-Rhin lors de l’instauration de la monnaie unique pour emporter son adhésion, la BCE ne répond plus à ses attentes. Hier son indépendance était érigée en principe absolu, aujourd’hui son action est vivement critiquée. Il est ouvertement attendu une relève allemande à Mario Draghi lorsque son mandat se terminera, ainsi qu’une réévaluation du principe « un pays, un vote » qui prévaut au sein du Conseil des gouverneurs de la BCE, afin d’y renforcer le poids de l’Allemagne. Il faut changer son orientation.

L’acte d’accusation est sans ambages : par sa politique de bas taux, la BCE diminue les revenus des épargnants et attise la montée de la droite nationaliste. Circonstance aggravante, son programme d’achat obligataire de 80 milliards d’euros mensuel (OMT) ne respecte pas son mandat. En point d’orgue, la Cour constitutionnelle allemande va finalement prononcer son jugement à ce propos, bien que la BCE ne soit pas sous sa juridiction et que cela sera sans effet direct.

David Folkert-Landau, l’économiste en chef de la Deutsche Bank, expose dans un article à l’emporte-pièce du Financial Times le substrat de la pensée économique qui domine en Allemagne. Celle-ci reste hantée par les épisodes d’hyperinflation allemande de la République de Weimar des années 20 et de la Grande dépression américaine des années 30, dont il fait son système référentiel exclusif. Le conduisant à mettre sur le même pied la politique de taux et d’achat obligataire de la BCE, « qui va de travers », et celles de la Bundesbank et de la Federal Reserve d’alors. Ce qui conduit l’économiste habité par le passé à voir poindre l’horreur de l’Helicopter Money, ce repoussoir ultime, comme suite logique à ce qui a été déjà entrepris afin de relancer sur les mauvais chemins qu’elle emprunte la croissance et l’inflation.

Tandis que la BCE défend sa politique en arguant de ce qu’elle parvient à contenir, l’économiste allemand ne voit que ce qu’elle n’obtient pas. Une histoire de verre à moitié vide ou à moitié plein… Il considère qu’en soulageant les tensions du marché obligataire, l’institution de Francfort donne un prétexte pour lever le pied sur les réformes et la réduction de la dette, avec comme conséquence que celle-ci augmente.

Par un curieux renversement qui procède de l’aveuglement, il attribue à la BCE les effets de la politique de réduction du déficit public adopté au niveau européen sur proposition insistante du gouvernement allemand… Se plaçant sur un terrain éprouvé, il dresse un véritable réquisitoire de la politique de Mario Draghi, l’accusant de permettre de « reculer le moment des choix difficiles ». « Le résultat est que l’eurozone est fragile comme elle ne l’a jamais été » constate-t-il, tout en assénant  : « la politique monétaire (…) et devenue la menace numéro un de la zone euro », « plus longtemps la BCE persistera dans sa politique non conventionnelle, plus grands seront les dommages causés au projet européen », déplore-t-il.

Bref, c’est zéro sur toute ligne, et on ne saurait formuler une critique plus radicale de la politique de la BCE. L’article se termine d’ailleurs par un véritable appel à la révolte, car « la période ne permet pas de suivre servilement un dogme économique douteux »…. Merci pour eux  !

Isabel Schnabel, membre du groupe des cinq « sages » qui conseille le gouvernement, prend le contre-pied de David Folkert-Landau dans le Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung, mais sa voix est isolée. « La BCE a gagné un pouvoir énorme tout en ne répondant à aucun contrôle parlementaire », mais reconnaît-elle, « c’est parce que les politiques ont souvent échoué à agir et ont par conséquent forcé la BCE à le faire ». Estimant que « les taux d’intérêt bas sont avant tout une conséquence de la crise financière », elle manifeste son inquiétude devant les critiques qui sont faites à la banque centrale, car « le but de ces critiques est de politiser la BCE encore plus. Les appels pour donner à l’Allemagne un vote plus important et une influence plus directe sur la BCE vont dans la mauvaise direction », réaffirmant sans crainte de se contredire que « nous avons besoin d’une banque centrale indépendante ».

Dans une interview accordé à plusieurs journaux européens, dont Die Welt en Allemagne, le président de la Bundesbank Jens Weidmann s’efforce de calmer le jeu et pointe le bout de son nez. Minimisant ses désaccords notoires avec la politique de Mario Draghi, il réaffirme l’indépendance de la BCE tout en reconnaissant le droit de la critiquer, et va plus loin en mettant en avant ce qui les unit. Rejetant toute discussion sur la nationalité de son successeur, il prête le flanc au soupçon de préparer sa candidature, allant jusqu’à prendre ses distances avec Wolfgang Schäuble. Mais il le rejoint en déclarant que « comme Wolfgang Schäuble, je considère qu’il est raisonnable de construire une institution indépendante qui évaluera si les règles sont tenues ou non », plaidant pour leur application stricte, ce qui suppose de dessaisir la Commission de cette prérogative.

C’est bien la prochaine étape qui est en train de se jouer, alors que la Commission est suspectée de donner du mou dans la laisse en allongeant les délais de réduction du déficit public, avec la complicité de Mario Draghi en sous-main dans son rôle de démineur. Le débat, il est vrai, n’est pas destiné à être porté sur la place publique, ce que se garde bien de faire François Hollande, ce grand incompris, avec ses propositions de création d’un noyau dur de l’Europe au sein duquel il voudrait faire prévaloir cette même politique.

On conçoit que les choses ne pourront en rester là… La BCE est écartelée entre des remarques comminatoires provenant d’Allemagne et une mission dont la zone euro est l’échelle. Comme le faisait remarquer Martin Wolf en titrant sa chronique du Financial Times « L’Allemagne est le plus grand problème de l’eurozone », celle-ci devrait peut-être songer à quitter la zone euro « si elle ne peut accepter que la BCE a une tâche à accomplir (a job to do) ». Les fautifs ne sont pas nécessairement ceux que l’on destine au purgatoire.

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