LES RÉFUGIÉS EN TURQUIE : PREMIER DÉTESTABLE BILAN, par François Leclerc

Billet invité.

Jean-Marc Ayrault, le ministre français des affaires étrangères, a reconnu que la construction européenne était « indiscutablement en danger », en référence notamment à la crise des réfugiés. Mais il n’a prudemment pas poursuivi sa réflexion, se contenant de demander « qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? » sans apporter la moindre réponse. Désarçonnant ! Il aurait pu commencer par s’interroger sur l’accord passé avec le gouvernement turc, qui suscite des réactions très hostiles au Parlement européen, et dont l’application à propos de la suppression des visas pour les Turcs est en péril.

Sûr de son fait, le président turc Recep Tayyip Erdogan n’a pas besoin d’être si précautionneux. S’adressant aux autorités européennes qui lui demandent de modifier la loi anti-terroriste turque afin de pouvoir exempter les Turcs de visa, il pérore : « Depuis quand dirigez-vous ce pays, qui vous en a donné le droit ? ». En dépit des effets de manche, des négociations sont toutefois discrètement engagées pour trouver une formule évitant de faire capoter l’accord global.

Volkan Bozkir, le ministre turc aux affaires européennes qui en est chargé, a déjà fait savoir que cet accord traverse « un moment très dangereux ». Toutes affaires cessantes, il va rencontrer des hauts fonctionnaires du Parlement européen et de la Commission. Angela Merkel a déjà déclaré à ce propos : « Nous devons reconnaître que nous avons de toute façon besoin d’un tel accord et que cela vaut la peine de faire des efforts pour négocier, même lorsque des difficultés apparaissent ». Fort de ces paroles apaisantes, on entend dire que le gouvernement turc pourrait reconnaître à la faveur d’une déclaration formelle le cadre légal européen, sans pour autant modifier sa législation… Ils ne changeront jamais !

Le président turc a également nié que la Turquie avait eu recours à la force à la frontière syrienne contre les réfugiés, en réponse à un rapport publié par Human Rights Watch dans lequel les gardes-frontières turcs sont accusés d’avoir tué cinq Syriens – trois demandeurs d’asile, dont un enfant, et deux contrebandiers – qui tentaient de franchir la frontière syro-turque en avril dernier.

À propos de cette frontière, les autorités turques usent d’un subtil distinguo entre « frontière ouverte » et « porte ouverte ». La première est fermée de tout son long, et la seconde n’est ouverte occasionnellement à des endroits précis que « lorsqu’une menace imminente pèse sur des civils de l’autre côté de la frontière », selon un responsable turc. Cela n’a pas été le cas lorsque le camp d’Al-Kammouna côté syrien, où des familles syriennes s’étaient réfugiées pour fuir les combats d’Alep, a été touché par une attaque d’origine indéterminée qui a fait 28 morts et une cinquantaine de blessés, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme.

Les réfugiés syriens ont de plus en plus de difficultés à fuir la Syrie, ce qui a conduit Médecin sans frontières à lancer un appel afin que les frontières des pays voisins de la Syrie restent ouvertes, pour permettre aux populations civiles de fuir la guerre. Car si la Turquie a fermé la sienne, la Jordanie et le Liban imposent des restrictions à l’entrée sur leur territoire, avec comme résultat que les Syriens sont pris au piège.

Ils ont également le sentiment de l’être en Grèce, où 50.000 d’entre eux attendent d’être fixés sur leur sort dans des conditions matérielles précaires. À ce point que six réfugiés non syriens, craignant d’être renvoyés en Turquie pour y être incarcérés, ont tenté de rejoindre clandestinement à la nage depuis l’île de Chios la côte turque distante de neuf miles marins, en s’aidant d’une bouée. Ils ont été interceptés par la police portuaire grecque. 8.400 réfugiés seraient, d’après les chiffres des autorités grecques, bloqués dans les îles, soit plus du double des capacités des centres d’accueil.

Trois eurodéputés du groupe de la Gauche unitaire européenne (GUE), ont rendu compte à Strasbourg d’une mission effectuée début mai dans des centres de rétention turcs, près des frontières grecque et bulgare. Ils ont constaté qu’il n’était pas donné aux réfugiés la possibilité de demander l’asile, après avoir été dissuadé de le faire en Grèce d’où ils avaient été refoulés. Lorsqu’ils sont syriens, ils bénéficient certes d’un traitement de faveur en n’étant pas emprisonnés, mais celui-ci consiste à les laisser livrés à eux-mêmes dans le pays… Cela vaut mieux que d’être placé dans un camp modèle du complexe qu’Angela Merkel avait visité, huit enfants réfugiés y ayant été violés par un membre du personnel d’entretien turc, leurs parents n’osant pas réagir de peur d’être expulsés.

Tel est le premier bilan peu reluisant de l’accord conclu entre l’Union européenne et le gouvernement turc. Il a peu de chances de s’améliorer.

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