PORTUGAL : UNE DROITE AU BORD DE LA CRISE DE NERFS, par François Leclerc

Billet invité.

La droite n’accepte pas de perdre le pouvoir et la tension politique monte au Portugal. La constitution d’un gouvernement socialiste appuyé par l’extrême-gauche et les communistes est toujours dans l’attente d’une décision du président de la République, annoncée pour la fin de la semaine prochaine, le gouvernement de coalition PSD/CDS de Pedro Passos Coelho étant tombé à l’Assemblée comme prévisible.

Anibal Cavaco Silva prend son temps pour consulter avant de décider s’il va confier au socialiste Antonio Costa le soin de constituer un gouvernement, ou s’il va choisir une formule de gouvernement de gestion des affaires courantes ou de techniciens, dans l’attente de nouvelles élections en juin prochain. Afin de sauver la face, au vu de ses déclarations antérieures, il pourrait demander des garanties supplémentaires de stabilité à Antonio Costa au regard des accords qu’il a signés avec le Bloc de gauche et le parti communiste, qui ont abouti à l’intégration dans le programme de gouvernement de mesures que ceux-ci réclamaient, mais pas à une entrée au gouvernement.

Devant cette situation d’incertitude dont il cherche à profiter, Pedro Passos Coelho a décidé de monter d’un cran dans l’intense campagne menée contre le gouvernement de gauche, que les médias relaient. Il a carrément mis en demeure les socialistes – « s’ils ne veulent pas gouverner à notre place grâce à un coup ou à une fraude » – d’appuyer une révision de la Constitution qui permettrait au président de la République de dissoudre sans attendre l’Assemblée et de convoquer des élections. Pour le faire, celle-ci impose en effet un délai de six mois après l’entrée en fonction de l’Assemblée. En d’autres termes, quand le résultat des élections ne vous plait pas, on les recommence ! Ce n’est pas autrement qu’a procédé le chef de l’État turc…

Le thème du « coup » et de la « fraude » n’est pas nouveau dans les attaques de la droite des semaines passées. Avec virulence, elle attaque comme « illégitime » un gouvernement appuyé sur une coalition de gauche majoritaire à l’Assemblée, au contraire de la droite, faisant valoir que la coalition de droite est arrivée première en nombre de voix ! Cette vision découle naturellement de l’ostracisme qui frappe les communistes et l’extrême-gauche et du mur entre le PC et le PS qui existait au Portugal depuis les affrontements qui ont suivi le 25 avril 1974 et qui rendait impossible toute majorité de gauche. Cela condamnait le parti socialiste à être minoritaire lorsqu’il accédait au pouvoir et lui imposait de passer des accords avec la droite. Le mur vient de tomber à gauche, l’ostracisme est resté à droite.

Dans sa grande diversité, la montée en puissance de partis ne bénéficiant pas du statut de parti de gouvernement est un phénomène qui secoue toute l’Europe. Cela a commencé en Grèce et se poursuit au Portugal à moindre échelle avec le Bloc de gauche, en attendant l’Espagne à la fin de l’année où cela va éclater. Qu’exprime ce phénomène inédit qui vient bouleverser les schémas établis, si ce n’est le rejet de la politique d’austérité associée au retour de recettes néo-libérales profitant de l’occasion, au prétexte d’une relance économique qui ne se concrétise pas comme le confirme aujourd’hui l’OCDE ? Au Portugal, il conduit la droite à qualifier de « golpista » une gauche venant au pouvoir dans le strict cadre de la démocratie parlementaire, ce qui en dit long au passage sur le crédit qui est accordé à celle-ci.

De premiers scénarios apparaissent pour l’Espagne, reposant sur des coalitions à géométrie variable. Si une grande coalition PP-PSOE est sur le papier toujours possible, elle semble être une solution de dernier ressort. La solution d’une alliance PP et Ciudadanos tient aujourd’hui la corde, à l’image de celles dernièrement contractées dans les régions, mais elle supposerait l’effacement de Mariano Rajoy. Une autre reposerait sur l’alliance du PSOE, de Ciudadanos et de Podemos, sur la base de la promesse d’un renouveau démocratique. Enfin, moins probable encore, un accord entre le PSOE, Podemos et Izquierda Unida pourrait trouver l’appui des partis régionaux dans la perspective d’une Espagne plus fédérative. A défaut d’être claire, la situation est ouverte, et les tractations risquent d’être laborieuses.

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