LA BOÎTE À OUTILS DE PAUL JORION, par François Leclerc

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Billet invité.

Si vous voulez faire une belle balade, n’hésitez pas à « penser tout haut l’économie avec Keynes » (*). Vous y croiserez au fil des pages des célébrités de la pensée économique : suivant les côtés de la route, Smith, Schumpeter, Walras ou Marx et Polanyi, et bien entendu John Maynard Keynes dont vous emprunterez les pas. Vous y rencontrerez décryptés « les mystères du taux d’intérêt », de l’énigmatique « préférence pour la liquidité » ou du « miracle de l’intérêt composé », sans oublier l’incontournable « euthanasie des rentiers » dont vous avez beaucoup entendu parler, sans toujours vous interroger à leur propos.

Dans son dernier ouvrage, Paul Jorion joue à notre profit les Rouletabille à la recherche du « petit bout de la raison » et Keynes s’y prête bien. S’il y a des « keynésiens » et des « néo-keynésiens » qui se revendiquent de l’œuvre de Keynes, il n’en fait pas partie. La pensée de celui-ci peut difficilement être qualifiée de doctrine et reflète une incontestable « insouciance méthodologique », comme le souligne l’auteur. Ce qui lui donne l’occasion de faire preuve de rigueur en dressant la revue de détail des concepts de monnaie et de capital, ou bien lorsqu’il analyse le processus de la formation des prix et dissèque les taux d’intérêt. Cela lui permet aussi, là où Keynes utilise parfois des « boîtes noires » pour masquer ses lacunes (comme les « esprits animaux »), de remplir la « boîte à outils » dont nous avons besoin pour comprendre notre nouveau monde et qui lui est chère.

Paul Jorion souligne que Keynes était un homme non conventionnel dans une discipline que des économistes pétris de scientisme vont par la suite rendre intolérante, accordant aux mathématiques une place centrale que le mathématicien Keynes refusait pour privilégier la philosophie. A cet égard, l’éclectisme de l’auteur et de son sujet se rejoignent, avec comme limite à l’ouverture du Britannique l’absence dans sa réflexion de toute dimension historique et politique.

Au passage, l’auteur règle son compte à la fable de la création monétaire des banques commerciales ou met en évidence les représentations discutables des conventions comptables. Entrant dans le vif de mécanismes inexistants du temps de Keynes – mais avec lesquels les lecteurs du blog sont familiers – il s’installe au premier rang pour décrire la mécanique des credit-default swaps (CDS).

Keynes est-il encore d’actualité, si ce n’est en lui faisant référence pour préconiser une relance budgétaire ? Paul Jorion revient sur son rôle – et son échec – lors de la conférence de Bretton Woods de 1944 qui fonda le système monétaire international (SMI). Ce qui lui donne l’occasion de rappeler l’exemple allemand peu connu qui a servi à l’élaboration de sa proposition de monnaie de référence internationale, le bancor, qui reste aujourd’hui une profonde source d’inspiration. L’élargissement du panier de devises du FMI au yuan chinois n’est en effet qu’une étape dans la laborieuse refondation d’un nouvel SMI qui s’annonce et qui se soldera par la disparition du dollar américain comme monnaie de référence.

« Ce que le monde décide ensuite de faire de ce qui est écrit, non seulement au sein même de ces lignes mais aussi entre elles, ne relève plus de l’auteur mais de ses lecteurs ». Telle est la dernière phrase de l’épilogue du livre. Le style de Keynes est « sa principale source d’inspiration » avait-il précédemment reconnu, confirmant l’impression forgée tout au cours de la lecture de son livre qu’il parlait tout autant de lui que de Keynes, ce « socialiste loup solitaire » comme il le qualifie. En raison peut-être de leurs formations, de la diversité de leurs activités orientées dans un même but, ainsi que de leur volonté de convaincre.

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(*) Penser tout haut l’économie avec Keynes, Paul Jorion, 318 pages – éditions Odile Jacob – 23,90€.

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