ON NE S’EN ÉTONNE MÊME PLUS… par François Leclerc

Billet invité.

En déclarant au quotidien allemand Die Zeit que la BCE « n’a pas des possibilités infinies », Mario Draghi ne joue pas les modestes, il décrit une réalité. Les programmes de la BCE se succèdent à un rythme accéléré ces derniers temps et aucun n’a donné les résultats attendus : les instruments de la politique monétaire ne trouvent pas prise, et ce n’est pas un très bon présage pour le prochain acte qui va débuter. Les commentaires ne manquent pas pour expliquer que l’Europe n’est pas les États-Unis, et que ce qui a réussi à ces derniers ne produira pas ici les mêmes effets.

La déclaration très attendue de l’avocat général de la Cour de justice de l’Union européenne à propos du précédent programme OMT ouvre grande la porte à des achats effectifs de titres de la dette, entend-on partout dire, mais ne serait-il pas plus judicieux de considérer qu’elle ne la ferme pas, car la configuration détaillée de ce nouveau programme ne semble pas encore arrêtée, rencontrant d’autres obstacles. Quel étrange animal va finalement sortir du chapeau afin de préserver l’indispensable consensus, et quel effet peut-on en attendre sur la pression déflationniste tant que la politique qui en est à l’origine est maintenue ?

Il règne la plus grande confusion à propos de la Grèce, faisant craindre un défaut par inadvertance que personne pourtant ne recherche… Un nouveau plan de sauvetage est inévitable, mais il a tout du train fantôme. Comme s’il était espéré un miracle qui n’interviendra pas, même si Syriza ne l’emporte pas. Car il n’y a pas d’autre solution que de financer la dette pour la faire rouler, si l’on ne veut pas de défaut ou de restructuration, la rembourser étant hors de portée avec un excédent primaire au mieux très fragile, et au pire le résultat de douteuses écritures comptables.

Mais quelles en seront les inévitables contreparties, alors que celles qui étaient réclamées par la Troïka pour conclure le plan précédent restent en suspens, et que le pays continue de s’effondrer ? La reprise tant vantée est en trompe l’œil selon Syriza, qui énumère le taux de 35% de créances douteuses des quatre principales banques du pays, les 70 milliards d’euros d’impayés des particuliers et des entreprises envers l’État, et les 13,5 milliards d’euros dus aux caisses d’assurance sociale. La Grèce est au bord de la banqueroute et l’on voudrait lui imposer de nouveaux sacrifices pour qu’elle rembourse sa dette ? Ce n’est plus de l’aveuglement, c’est de l’acharnement.

Mais quand les dirigeants européens s’exercent au réalisme, c’est soit parce qu’ils y sont contraints, soit pour accoucher d’une souris. Au chapitre des contraintes dont elle doit tenir compte, la Commission a pris ses distances avec les procédures d’arbitrage prévues dans le projet de traité transatlantique, devant « l’énorme scepticisme » que cela a suscité selon la commissaire au Commerce, Cecilia Malmström. Matthias Fekl, le secrétaire d’État au commerce français, a emboîté le pas pour signifier que « la France n’acceptera jamais que des juridictions privées saisies par des entreprises multinationales puissent remettre en cause les choix démocratiques de peuples souverains ». On ne l’avait pas entendu précédemment, mais ce n’est pas une raison pour lui reprocher ses convictions démocratiques.

Au chapitre des mesures lilliputiennes, les nouvelles règles fiscales décidées par la Commission feront date. Perdues dans les tableaux des annexes, on finit par trouver des modifications qui ne changent pas la face du monde, et qui portent notamment sur la nature des investissements retenus dans le calcul du déficit budgétaire, un sujet épineux. A moins que ce ne soit sur les déficits tolérés en cas – cela ne s’invente pas – d’ « exceptionally bad time », « very bad time », « bad time », « normal time » et « good time ». On suppose que de prochaines délibérations devraient permettre de quantifier chacune de ces douloureuses ou heureuses circonstances, à moins que le choix ne soit laissé à l’appréciation d’un organisme ad hoc dont la composition et les prérogatives feront l’objet des travaux d’une sous-commission.

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