« MAIS OÙ VONT-ILS CHERCHER TOUT CELA ? » par François Leclerc

Billet invité.

« Mais où donc vont-ils chercher tout cela ? » est une question en passe de devenir lancinante. Dernier en date à inciter à se la poser, Peter Praet, économiste en chef de la BCE et membre de son directoire. A Washington, devant l’auditoire choisi de l’Institute of International Finance (IIF), il a livré le fond de sa pensée en déclarant : « Le pire, c’est d’annoncer des réformes et de ne pas les appliquer, et je pense que c’est ce qui est en train de se passer ». Devant une telle perspicacité, que faire si ce n’est s’incliner ?

D’autant qu’elle n’est pas en phase avec l’évolution de celle de Mario Draghi, qui, devant le Comité monétaire financier international du FMI, a admis que « le faible niveau de demande agrégée est devenu un facteur contribuant à une inflation plus basse qu’attendu ». La demande agrégée représente la consommation des ménages, la dépense publique et l’investissement privé.

Plus l’on approche du dénouement, plus les esprits se cabrent pour ne pas admettre qu’ils se sont fourvoyés. C’est en particulier visible chez les dirigeants allemands, Jens Weidmann qui préside à la destinée de la Bundesbank prenant cependant, et sans en avoir l’air, quelques distances avec les propos de Wolfgang Schäuble en acceptant que les investissements publics allemands puissent augmenter. Angela Merkel pour l’instant se tait.

Mais si les dirigeants européens ont en commun quelque chose, en dépit de leurs divergences qui s’accentuent, c’est de ne prendre que des petites cuillères là où il faudrait une louche ! Mario Draghi, qui aurait bien voulu en prendre une en déployant son programme d’achat d’ABS, a dû composer et Jean-Claude Juncker faire de même avec son programme d’investissement : il n’y a pas de prime à l’initiative.

Les mauvais indicateurs qui affluent d’Allemagne, ainsi que le risque qui se précise d’un atterrissage brutal de la Chine, contribuent à dresser un tableau inquiétant, le danger d’une récession européenne sur lequel l’accent est mis n’étant pas seul en cause. Mais les dirigeants du G20 ne manifestent aucune capacité de réaction, à l’image de leurs collègues européens. C’est le moment qu’a choisi l’OCDE pour rendre publics les résultats d’une vaste étude menée dans 25 pays, avec l’intention de d’établir un indicateur du bien-être mondial, comme si la jauge du PIB se révélait décidément incapable de le mesurer. Il serait temps !

Le bien-être se serait en général amélioré, conclu l’étude, qui a comparé richesse, salaires, espérance de vie, niveau d’études, santé, taille, qualité de l’environnement, sécurité personnelle, inégalités hommes-femmes et institutions politiques sur une longue période pendant laquelle la population mondiale est passée de un à sept milliards d’habitants. On ne chicanera ni la pertinence des données, ni la qualité de la méthodologie, pour relever les deux points noirs mis en évidence : le développement des inégalités de revenu et des dommages environnementaux. L’OCDE le reconnait maintenant : « l’énorme augmentation des inégalités globales de revenus est l’aspect le plus significatif – et le plus inquiétant – du développement de l’économie mondiale au cours des 200 dernières années ».

Si l’on veut une image saisissante de la paralysie qui affecte ce monde en péril qui ne veut pas se l’avouer, il n’y a pas meilleur exemple que le blocage par le Congrès américain de la timide réforme des droits de vote au sein du FMI. La Chine devrait devenir d’ici la fin de l’année la première puissance économique mondiale, devant les États-Unis, et elle ne dispose que de 4% des droits de vote, contre 16,7% pour les États-Unis, ce qui représente une minorité de blocage pour les décisions les plus importantes. Un tel déséquilibre sera-t-il longtemps tenable ?

Auditionné dans le cadre du procès intenté contre l’État américain par l’ex-Pdg du groupe d’assurance AIG, l’ancien secrétaire au Trésor Timothy Geithner, qui était aux commandes lors de sa nationalisation en catastrophe, a été entendu. Au juge qui l’interrogeait sur ce que le « Doomsday book » de la Fed (le livre du jugement dernier) – un manuel secret décrivant les mesures exceptionnelles que la Fed pouvait prendre en cas de catastrophe financière – permettait de faire, il a répondu « beaucoup de ce que nous faisions n’était pas dans le manuel (…) nous étions vraiment au-delà des limites de ce qui était connu ».

Une telle franchise rétrospective ne serait pas de trop aujourd’hui, à commencer par reconnaître qu’il n’y a pas de manuel…

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