ILS ONT LE TOURNIS ET NOUS DE MÊME, par François Leclerc

Billet invité.

Les bourses européennes ont vilainement décroché jeudi avant la clôture, à peine l’intervention d’hier de Mario Draghi terminée. Les marchés ont faim et il n’y a pas grand chose à leur offrir, si ce n’est l’achat d’une poignée d’Asset-backed securities (ABS) et d’une grosse pincée d’obligations sécurisées, loin de la manne attendue !

Le président de la BCE s’abrite derrière « l’ultime référence » de l’inflation, qu’il voudrait bien faire rebondir. Manière de reconnaître que, pour le reste, il n’y peut pas grand chose, et que même là il ne fait pas la pluie et le beau temps ! Quand on est gêné aux entournures, la recette éprouvée est de lancer des chiffres époustouflants, et le président de la BCE n’y déroge pas : ses achats d’ABS et d’obligations sécurisées pourraient atteindre un montant de 1.000 milliards d’euros, annonce-t-il, ce qui lui évite de préciser les dimensions de l’enveloppe. Car elles ne dépendent pas de lui mais de l’appétit du marché des capitaux et de dirigeants allemands qui s’opposent à ce que la BCE devienne une bad bank (ce qu’elle est déjà). Il en résulte la formule équilibrée qu’il a utilisée pour annoncer que les achats de la BCE seront « aussi vastes que possibles mais conduits avec prudence »… Le principal sujet de discorde a donc été repoussé à des jours meilleurs : les critères d’éligibilité des tranches mezzanine d’ABS (les plus risquées) seront communiqués ultérieurement, précise un alinéa anodin d’une annexe du communiqué officiel.

La mèche de ce pétard est provisoirement éteinte, mais ce qui prétendait être réglé ne le sera pas : celle de l’autre ne l’est pas, alors que s’approche le prochain sommet européen de la mi-octobre. Les gouvernements français et italien se sont finalement résolus à mettre les pieds dans le plat, ne pouvant plus feindre le respect dans les délais impartis des règles budgétaires. Quant à Mario Draghi, qui cherche à reporter sur d’autres les responsabilités pour faire oublier les siennes, c’était l’occasion toute trouvée pour rappeler à l’ordre les trublions afin de se faire bien voir d’autorités allemandes lui reprochant des audaces qu’il a dû tempérer.

Courbé sur les problèmes européens, tout le monde n’a pas la vision planétaire de Christine Lagarde, qui craint une longue période de « croissance médiocre », tout en n’y trouvant comme explication que des raisons géopolitiques : Ukraine, Moyen-Orient… et Afrique en raison de l’Ebola. « L’économie mondiale est plus faible que ce que nous avions imaginé il y a six mois », convient-elle. La directrice générale du FMI ne manque pas de saluer les politiques accommodantes des banques centrales, mais c’est pour immédiatement s’inquiéter des « risques plus importants » d’excès sur les marchés financiers qu’elles alimentent. Ne faisant plus référence au « déséquilibre global » du marché mondial imputé à la Chine, cette figure imposée d’un passée pas si lointain, elle appelle à veiller sur un autre péril : les effets déstabilisateurs du reflux des capitaux pour les pays émergents .

A l’occasion de cette allocution à l’université de Georgetown, à Washington, elle aurait pu tout aussi bien faire référence au tout récent rapport sur les perspectives économiques mondiales du FMI, qui montre que la dette détenue par les pays dégageant un surplus en raison de leurs exportations n’a pas cessé de croître depuis le début de la crise, et que cela représente un danger de déstabilisation de l’économie. Selon le rapport, la cause est à chercher dans la faible croissance de nombreux pays avancés et non plus seulement dans des flux commerciaux pénalisants.

Sur ce chapitre, un autre rapport de l’International Center for Monetary Banking (ICMB) prend à rebrousse-poil l’idée que le désendettement progresse. Excluant de leur calcul le secteur financier, les experts montrent que la dette (publique et privée cumulées) a continué à grimper pour atteindre 212% du PIB. Le ratio d’endettement est plus élevé dans les pays développés, où il est de 272%, que dans les pays émergents où il culmine à 151%.

Que constate encore le rapport ? Que l’économie mondiale est confrontée à une « combinaison toxique » mélangeant dette élevée et faible croissance. Non seulement le désendettement en ressort plus douloureux, mais une autre crise pourrait en résulter, dont l’épicentre pourrait cette fois-ci se trouver dans les pays émergents. « Bien que le niveau d’endettement soit plus élevé sur les marchés développés, la vitesse du récent processus d’endettement dans les économies émergentes, et en particulier en Asie, est en effet une source d’inquiétude grandissante », estime l’étude qui pointe le doigt sur la Chine. Mais le rapport ne s’arrête pas là : il enregistre que le désendettement privé s’est accompagné aux États-Unis et au Royaume Uni d’une hausse de la dette publique, notamment si l’on considère les bilans des banques centrales.

Les organisations internationales n’en finissent pas de découvrir le monde tel qu’il est…

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