Europe : FAUT-IL ESPÉRER UN NOUVEAU SÉISME ? par François Leclerc

Billet invité.

Est-il besoin d’aligner les données les plus officielles pour mettre en évidence que l’Europe est engagée dans une lente mais irrésistible descente vers la récession et la déflation ? Et que tous les pays en donnent désormais les signes, même l’Allemagne (pour ne plus parler de l’Italie et de la France) ? « Notre reprise est modeste, faible, inégale et fragile mais ce n’est pas une récession », a déclaré hier Mario Draghi en parlant de la zone euro, mais que dira-t-il demain, après avoir mis si longtemps à reconnaître la pression déflationniste en se réfugiant derrière les prévisions favorables mais sujettes à caution du taux du swap d’inflation à 5 ans, avant de finalement l’admettre ?

L’institut allemand IFO laisse prévoir pour le troisième trimestre une croissance zéro pour le pays, ramenant celle-ci à 1,5% pour l’année en cours. « La plus importante économie de la zone euro se trouve dans une situation dangereuse, entre un atterrissage en douceur et une longue période de quasi-stagnation » constate pour sa part l’économiste en chef du groupe financier ING. Il commence à être perçu que ce que l’Allemagne a accompli – et dont son gouvernement fait aujourd’hui un modèle pour tous – a bénéficié d’un contexte international favorable qui a disparu et de l’existence d’une puissance industrielle sans équivalent.

En Allemagne même, un constat sévère fait son apparition : « Les infrastructures allemandes malades : une Nation qui s’effrite lentement », titre Der Spiegel à propos du livre que vient de publier Marcel Fratzscher, le président de l’important institut de recherche économique DIW. Sous le titre « L’illusion allemande », c’est un véritable réquisitoire décrivant l’obsolescence des infrastructures et l’insuffisance des investissements du pays. Celui-ci est sur « trajectoire descendante » et « vit sur ses réserves », conclut l’auteur en réclamant une réactivation de la politique d’investissement, loin des recettes serinées.

Comment comprendre les récentes passes d’arme à propos de la relance du marché des Asset-backed securities (ABS) opposant le président de la BCE à la Bundesbank et au gouvernement allemand, si ce n’est en l’interprétant comme d’un côté la compréhension de la nécessité d’agir pendant qu’il est encore temps, et de l’autre la volonté de s’en tenir mordicus à la même politique ? Le premier bouscule par pragmatisme et en utilisant les moyens du bord des convictions étriquées qui mènent en droite ligne au piège à liquidités et à la stagnation séculaire qui va de pair. Le capitalisme avait-il besoin de cela ?

Dans une nouvelle interview à Der Spiegel , Jens Weidmann claque avec constance toutes les portes ouvertes qui se présentent pour ancrer ses propres convictions : rien ne doit permettre de soulager la pression exercée sur les gouvernements pour qu’ils réalisent d’incontournables réformes structurelles, dont la seule évocation tient lieu de description (n’évoquant dans ses propos que « certaines stipulations »). Une forte incitation, soit dit au passage, à opposer à celles-ci d’autres réformes, toutes autant structurelles mais poursuivant des objectifs radicalement différents… La liste a commencé à en être dressée de tous côtés.
Le président de la Bundesbank a beau jeu d’ironiser non sans raison à propos de ceux qui fondent leurs espoirs dans la BCE en remarquant qu’ils prétendent agir sur les symptômes mais ne guérissent pas la maladie, mais c’est pour s’en tenir à son propre et sempiternel diagnostic. Dans la même veine, rompant avec une pratique instituée qui interdisait de commenter les décisions de la BCE, Wolfgang Schäuble a déclaré aujourd’hui devant le Bundestag qu’il n’était « pas spécialement ravi » du projet de la BCE d’acheter en grand des titres financiers (des ABS), s’étant auparavant chargé avec son collègue français de lui couper l’herbe sous le pied.

Comment, dans ces conditions, ne pas enregistrer le caractère dérisoire de l’opposition à la politique dominante et l’inconsistance des mesures qui sont préconisées pour relancer la croissance, à Bruxelles, à Rome ou à Paris ? Un sommet va y être consacré qui va encore se payer de mots et de chiffres ronflants. Cette pseudo politique achoppe sur la faiblesse des moyens financiers qui vont être pratiquement réunis, elle diverge sur leur origine publique ou privée et ignore les questions essentielles auxquelles il va bien falloir revenir : où faut-il désormais rechercher la croissance, quels objectifs prioritaires lui donner et pour finir de quoi est-elle faite ?

Le temps ne serait plus aux interrogations sur sa nature et son calcul, disparues du paysage, car tout serait bon à prendre sans faire la fine bouche, croit-on comprendre. Il serait plutôt à multiplier les incantations de toute sorte, à propos de réformes structurelles ou d’un retour à la normalité exprimant une profonde incapacité à prendre en compte ce qui s’est passé et se poursuit. La chancelière Angela Merkel ne vient-elle pas de déclarer sans sourciller que « les premiers fruits du succès sont visibles » en Grèce pour venir à l’appui de ses idées ?

Quel nouveau séisme faudra-t-il pour que les lignes bougent ?

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