LE CAPITALISME SUR UN FIL, par François Leclerc

Billet invité.

Un système financier présentant une apparence florissante peut-il longtemps coexister avec une économie en panne de relais de croissance ? Un tel paradoxe est-il longtemps tenable ? Poser cette question, c’est s’interroger sur sa capacité à relancer la machine alors que de puissants facteurs de déséquilibre en font douter.

Six ans et plus de labeur acharné, de conciliabules et de mesures annoncées par une multitude d’organismes, de lois et de réglementations dont la complexité n’a rien à envier à la matière qu’elles cherchent à régenter, de calendriers d’application à rallonges et de dispositions souvent émoussées, tout cela pour en arriver là ! Une nouvelle crise est inévitable est-il reconnu par ceux qui finiraient par le revendiquer, et rien ne dit qu’elle pourra être maîtrisée !

Sous réserve d’inventaire plus poussé, six facteurs de déséquilibre n’ont pas été réglés :

1. Le risque systémique n’est en rien maitrisé. En raison d’expositions enchevêtrées, les grands acteurs du système financier continuent d’être vulnérables à la défaillance de l’un d’entre eux. Ce risque est devenu consubstantiel au système financier, et la seule décision réglementaire qui a pu être adoptée – curative et non préventive – a consisté à exiger de ces grands établissements qu’ils tiennent à disposition un mode d’emploi destiné à en faciliter le démantèlement (living will).

2. Si le système financier est globalisé, il reste par contre fragmenté dès lors qu’il s’agit de sa réglementation et de ses normes (y compris comptables). Ce qui a pour incidence de fausser les analyses reposant sur des comparaisons et, rajoutant à la complexité de son fonctionnement et de ses instruments, de fournir des opportunités où se glisser afin d’échapper aux contraintes réglementaires. La dénonciation des avantages concurrentiels dont les autres bénéficient est le même sempiternel argument permettant d’obtenir des aménagements réglementaires dans un monde qui a fait de la compétition son credo tout en passant son temps à la biaiser.

3. Le système est traditionnellement divisé entre secteur régulé (imparfaitement) et non-régulé – le shadow banking – mais la frontière qui les sépare est totalement poreuse. Voir clair dans les deux supposerait de réglementer (et proscrire lorsque nécessaire) les produits financiers et non pas de s’en tenir aux structures. Un pas qui n’est que très modestement franchi. Circonstance aggravante, tant que les paradis fiscaux où les hedge funds trouvent refuge subsisteront, des trous noirs subsisteront également, sachant que le principal d’entre eux est la City de Londres.

4. Qu’il soit public ou privé, le désendettement rencontre des obstacles qui en font une opération de longue haleine générant une crise sociale et politique qui s’approfondit, sans garantie de résultat. Il s’avère que les États sont globalement trop endettés et que de son côté le système financier ne s’en remet pas. Mais envisager une opération de réduction globale ordonnée de la dette ayant comme conséquence de réduire la taille d’un système déséquilibré car devenu hydrocéphale, cela ne se fera pas à froid et le condamne en attendant à poursuivre ses acrobaties.

5. Au titre de ces dernières (acrobaties), la titrisation figure en bonne place. Le rôle qui lui est imparti est de développer le crédit – indispensable à la relance de l’économie dans un contexte d’austérité salariale – en relançant la machine à produire de la dette sans accroître l’effet de levier. Plus précoce aux États-Unis, son retour tarde à se concrétiser en Europe, où la BCE et la Banque d’Angleterre tentent de l’impulser. Car c’est un fusil à deux coups, destiné à relancer l’activité économique et à consolider des bilans bancaires qui continuent d’en avoir bien besoin en raison de taux de défaut dans le remboursement des crédits à la hausse. Le spectre des subprimes aidant, un cadre rassurant est recherché afin d’attirer les investisseurs, les banques centrales étant toutes trouvées pour accueillir en fin de parcours les titres émis par les banques et en assumer le risque… Ne l’ont-elles pas fait pour la dette souveraine des pays attaqués ? C’est toutefois recommencer à jouer avec des allumettes.

6. Ayant assumé, et au-delà, leur rôle de prêteur en dernier ressort – c’est-à-dire de dispensateur ultime des liquidités sans lesquelles le système connaitrait un arrêt cardiaque – les banques centrales ont agi de manière déterminante. À tel point que l’on peut se demander si elles vont être en mesure de hausser des taux directeurs proches de zéro qui poussent au crime, et si le capitalisme n’est pas entré dans une nouvelle phase, que l’on pourrait qualifier d’assisté. En attendant, l’abondance des liquidités crée les conditions de nouveaux dérapages financiers et il n’est pas question de les assécher.

Afin de saisir les mécanismes profonds de la crise dans sa version européenne, il est éclairant de ne pas s’en tenir à ses aspects spécifiques. Tout comme il doit être pris en compte la crise de la mondialisation, ou bien encore cette autre qui se pointe irrésistiblement et résulte de l’accaparement et du gâchis de ressources finies. La crise dans laquelle nous sommes plongés a donc plusieurs facettes, impliquant une mise à plat d’ensemble afin que le progrès et le bien-être retrouvent un sens. Mais la barbarie sera toujours une option par défaut, dans un monde où les inégalités s’accentuent et où le pouvoir se concentre. Des signaux se manifestent déjà, à ne pas négliger.

Selon quel principe la société de demain pourrait-elle fonctionner ? Un partage démocratique de biens communs étendus – ni propriété privée, ni d’État – qui privilégierait l’usage ?

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