L'actualité de demain : LA FED TOURNE COMME ELLE PEUT, par François Leclerc

Billet invité

Il y a eu les kremlinologues, du temps où l’ordonnancement de la tribune des dirigeants soviétiques lors du défilé de la place Rouge était le seul indice disponible des changements intervenus au sein d’un pouvoir totalement opaque ; puis les China watchers qui ont adapté la même méthode depuis le bar du Foreign Correspondents’ Club de Hong Kong, dans l’attente de la prochaine livraison de la Far Eastern Economic Review ; il y a désormais les Fed watchers, à la recherche d’indices permettant d’anticiper les décisions de la Fed, qui fréquentent assidument le blog de Tim Duy.

Les temps changent, les pays aussi, mais les méthodes ne varient pas ! Les spéculations vont bon train aux États-Unis sur l’évolution de la composition du Comité de politique monétaire de la Fed (FOMC ou Federal Open Market Committee), non pas en raison de l’arrivée de sa présidente, qui ne fait pas l’ombre d’une incertitude, mais du remplacement statutaire de ses membres dotés du droit de vote. La comptabilité des « faucons » et des « colombes » bat son plein, à la faveur de ces rotations attendues. Ainsi espère-t-on détenir les clés de l’évolution de la politique de la Fed, toujours aussi incertaine en dépit de l’affirmation renouvelée de la forward guidance par Ben Bernanke. Une seule question hante en effet les salles de marché dans le monde entier : quand la Fed va-t-elle enfin se décider à entamer la décélération de ses achats mensuels de titres, soit de manière symbolique, soit même plus franchement ?

Afin de calmer le jeu en attendant qu’elle soit tranchée, le président sortant de la Fed a promis que le taux au jour le jour de la Fed resterait quasi nul pendant « un temps considérable ». En donnant cette garantie, il adopte comme objectif prioritaire de contenir la hausse des taux obligataires courts, quitte à lâcher la bride aux taux longs. L’annonce de septembre dernier du tapering (la diminution des achats de titres mensuels) avait eu comme effet leur hausse immédiate. Un tel arbitrage est le prix qu’il faut se résoudre à payer pour décélérer les achats de titres, les responsables de la Fed étant, selon les rumeurs, plus inquiets qu’ils ne l’affichent de la constitution d’une nouvelle bulle financière et voudraient parvenir à arrêter progressivement la planche à billets. Si elle était adoptée, cette formule ferait la part du feu en combinant tant bien que mal deux politiques contradictoires.

Ses effets n’en seraient pas moins conséquents. La Fed abandonnerait la politique d’allongement de la maturité moyenne de la dette US qu’elle poursuivait jusqu’à maintenant, avec pour conséquence de rendre son refinancement plus vulnérable à de futures hausses des taux courts. Et la hausse des taux longs se répercuterait dans les autres régions du monde, notamment en Europe, alourdissant le fardeau du désendettement. Ce scénario, qui demande à être confirmé, signerait un approfondissement de la crise de la dette, avec comme origine sa version américaine. Il correspondrait également à une amère constatation : la politique de création monétaire de la Fed n’aurait pas les effets escomptés sur la relance économique, l’évolution des taux courts étant plus déterminante à cet égard que celle des taux longs.

Resterait une dernière arme à disposition de la Fed, qui vient de susciter une vive réaction préventive des banques américaines. Celles-ci ont menacé, si la Fed devait rendre payants leurs dépôts de liquidité en adoptant pour ceux-ci un taux négatif, de répercuter ce coût sur les déposants : il faudrait payer en cas de compte créditeur ! Tout, plutôt que d’accentuer le crédit pour favoriser la relance économique ! Voilà qui en dit long à la fois sur les rapports de force, ainsi que sur la priorité absolue que le système financier accorde à la préservation de ses profits.

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