L'actualité de demain : LES HÉROS SONT FATIGUÉS, par François Leclerc

Billet invité

Le choix de Madrid n’était pas innocent. Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe, y a tenté hier une nouvelle approche de la stratégie de réduction du déficit et de la dette, aux côtés de Luis de Guindos, le ministre espagnol des finances, qui parmi d’autres réclame son assouplissement. Comme si les contraintes actuelles ne suffisaient pas, gravées dans le marbre d’un Traité, il a proposé de lier tout dérapage par rapport aux objectifs de réduction à « l’application concrète de réformes » dans l’air du temps, sans plus, car « nous ne devrions pas avoir peur de nous rappeler entre nous nos responsabilités ». Jeroen Dijsselbloem suggère une voie acceptable à Angela Merkel, qui permettrait de donner un cadre général à un léger assouplissement qui n’est actuellement parcimonieusement accordé au coup par coup que pour entériner des faits accomplis. Serions-nous en train d’assister à l’émergence d’un plan A’ qui accorderait un peu de mou à la laisse, forcé et contraint ?

Les décisions ne peuvent indéfiniment être repoussées sous le prétexte commode des élections allemandes, puis des pourparlers relatifs à la formation d’une grande coalition (qui viennent seulement d’entrer dans leur phase concrète). La situation en Grèce comme au Portugal et en Espagne appelle des décisions, mais lesquelles ? Faisant écho à Antónis Samarás, le premier ministre grec, le président Károlos Papoúlias n’y a pas été par quatre chemins le lundi 28 octobre, en déclarant à la veille de nouvelles négociations avec la Troïka, qui avaient été interrompues car n’aboutissant pas : « le peuple grec ne peut plus rien donner. Ceci est notre message. Et nous n’allons pas céder au chantage. »

Le président de l’Eurogroupe tente de donner un nouvel habillage à la même stratégie, en espérant ainsi gagner du temps, la seule ressource qui, croit-il, ne coûte rien. Retirer le sparadrap lentement au lieu d’un coup sec serait-il moins douloureux ? Encore un pari incertain… Benoit Cœuré en est-il convaincu, qui vient de se pencher sur les leçons que l’Europe pourrait tirer de l’Asie – et en particulier du Japon – ainsi que sur les dangers relevant d’une décennie perdue ? À la grille d’analyse faisant de la construction incomplète de l’Europe la source de tous les déséquilibres actuels, il oppose une autre vision : celle d’un secteur bancaire zombie et d’entreprises qui en sont trop dépendantes pour le crédit. Appelant de ses vœux le retour de la titrisation afin de répondre à leurs besoins par d’autres voies, comme d’autres en font autant de la croissance, sans la voir davantage venir. À chacun ses incantations et son miracle !

Lentement, le piège de la déflation est en train de se mettre en place en Europe, fait de croissance nulle, d’un endettement qui s’alourdit et de banques zombies. Devant lui, la BCE est impuissante, comme le sont les gouvernements devant l’absence de croissance. Tout est lié, quel fil faut-il donc tirer pour démêler cet écheveau ?

Certainement pas celui que propose Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France, qui manifeste sa confiance dans la solidité des banques françaises et son impatience vis-à-vis du gouvernement : il faut accélérer la réduction des dépenses et les réformes structurelles – ce qui signifie procéder à une dévaluation interne – l’admoneste-t-il publiquement via les colonnes du Financial Times. Le piège est en train de se refermer.

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