L'actualité de demain : LES BRÉSILIENS, LES TURCS… ET NOUS-MÊMES, par François Leclerc

Billet invité.

Que peuvent bien avoir en commun la Turquie et le Brésil, si ce n’est de connaître, espacées de peu, des manifestations de protestation de masse tout aussi imprévues ? Faut-il uniquement y voir l’utilisation des réseaux sociaux, qui ne sont qu’un moyen de mobilisation ? La Turquie et le Brésil sont deux pays émergents au développement économique particulièrement rapide, avec comme conséquence le développement et l’amélioration du sort accélérée des classes moyennes. Cette notion est d’ailleurs à utiliser avec prudence pour ne pas faussement renvoyer à celles des pays développés : l’institut brésilien de statistiques (Ibope) publie ainsi 5 indices des prix – reflétant des structures différentes de la consommation – afin de tenir compte du large éventail des revenus. On appartient aux classes moyennes lorsque l’on est ni très riche, ni très pauvre !

Dans ces deux pays, le pouvoir politique est directement contesté. En Turquie, celui d’un régime islamisant autoritaire succédant à une armée kémaliste dictatoriale, au Brésil, d’une classe politique clientéliste et corrompue, dont les traditions n’ont pas été mises en cause par le Parti des travailleurs (PT), en dépit de ses promesses initiales. Un tel parallélisme a des origines communes :

1. Les bienfaits de l’essor économique sont très inégalement partagés et les services publics (éducation, santé, justice, transports publics…) sont de piètre qualité. Au développement de la consommation de masse, souvent à crédit, n’a pas correspondu leur amélioration.

2. Un changement politique est réclamé, la nature inaccessible et rétrograde du pouvoir étant en décalage avec les aspirations de la partie la plus émancipée de la société. Circonstance aggravante, les forces de police, agissant dans l’impunité, sont par tradition d’une grande brutalité .

C’est tout le modèle de développement de ces pays qui commence à être mis en question, car leur croissance économique est fortement soumise aux aléas de l’économie mondiale (bien que son ralentissement prononcé n’a pas encore fait subir tous ses effets). En cas de baisse de la croissance, ce sont les classes moyennes qui sont appelées à en ressentir le plus durement les effets, d’autant qu’elles se sont endettées afin d’acquérir même des biens de consommation courante. Les plus démunis continuent en effet de bénéficier de l’amélioration toute relative de leur sort, sous forte emprise de la religion, l’Islam dans un cas, les églises évangéliques dans l’autre.

La contestation des Brésiliens et des Turcs n’est pas un feu de paille. Elle exprime les limites d’un développement économique dont le modèle ne répond pas aux exigences globales du bien-être de la société, en dépit de l’accession à un modèle de consommation auparavant hors de portée. Seul un changement de modèle économique permettrait d’y répondre valablement, qui n’est pas à l’ordre du jour quand bien même il s’impose. Dans des contextes différents, les pays émergents (ou émergés) et les pays développés en sont au même point. D’autant que leurs deux modèles, complémentaires et ayant en commun de développer les inégalités sociales, connaissent leur apogée. Ce qui ouvre un champ de réflexion sur la cohérence de leur succession dans un monde globalisé.

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