L'actualité de demain : LES DEUX PILIERS DE LA STABILISATION FRAGILISÉS, par François Leclerc

Billet invité.

Oh, que ce calme est trompeur ! Les marchés boursier et obligataire sont d’ailleurs attentivement suivis, les premiers parce qu’ils commencent à trébucher après avoir prospéré, et le second car il a l’apparence d’un monstre dormant pouvant à tout moment se réveiller. Ce dernier en donne des signes aux États-Unis, en raison d’interrogations sur l’arrêt graduel des achats de titres de la Fed, et pourrait faire de même en Europe, après la déclaration de Jörg Asmussen de la BCE devant la Cour de Karlsruhe – selon laquelle le programme OMT est par construction plafonné – ce qui pourrait lui faire perdre son caractère dissuasif.

Un an après l’avoir décidé, le prochain sommet européen de fin juin va se pencher sur le deuxième pilier du sauvetage de la zone euro : l’union bancaire. L’état des négociations sur ce dossier n’est pas des plus impressionnant, si l’on considère le dispositif de renflouement des banques qui filtre : l’intervention du MES serait plafonnée et impliquerait en tout état de cause une intervention financière nationale de l’État. On est loin de l’intention initiale de la création d’un fonds financé par les banques et d’une déconnexion des dettes privées et publiques…

Côté États comme côté banques, le dispositif mis en place afin de stabiliser la crise européenne de la dette n’est donc pas aussi solide que l’on a voulu le présenter. C’est particulièrement inquiétant pour ces dernières, selon Thomas Hoenig, le vice-président du FDIC (l’un des régulateurs américains) : le fleuron que représente Deutsche Bank serait « horriblement sous-capitalisé », si l’on considère son levier d’endettement (rapport entre les fonds propres durs et la valeur non pondérée des actifs) qui serait de 1,63% ! La réglementation Bâle III permet aux banques d’apparaitre correctement capitalisées, a-t-il fait remarquer, car elle autorise celles-ci de mesurer le risque en utilisant des instruments complexes sujets à caution. On se souvient à ce propos que Deutsche Bank a été accusée par deux de ses cadres d’avoir joué sur la valorisation de produits dérivés pour améliorer son ratio.

Si l’on voulait une autre image de la situation réelle des banques européennes, on pourrait constater que les émissions de dette senior ont chuté par rapport à l’année dernière, selon Dealogic. Ce qui ne résulte pas de besoins moindres de celles-ci, mais de la méfiance des investisseurs qui craignent de subir des pertes à la faveur d’un « bail-in », le modèle chypriote désormais présent dans toutes les mémoires.

La question du chômage est également à l’ordre du jour du prochain sommet européen, qui a été précédé la semaine dernière par un mini-sommet ministériel réunissant à Rome Allemagne, Espagne, France et Italie, lequel a porté non seulement sur le chômage des jeunes mais également sur le crédit aux PME, car la BCE a de fait abandonné toute velléité d’intervention dans ce domaine après l’avoir envisagée.

L’opération de relations publiques engagée sur le premier de ces dossiers a fait long feu. Elle se résume pour sa partie tangible à partager selon les pays les plus touchés un pactole de… 6 milliards d’euros de crédits européens disponibles pour la période 2014-2020. Selon Eurostat, le chômage des jeunes est de 62,5% en Grèce, 56,4% en Espagne, 42,5% au Portugal, 40,5% en Italie (et 26,5% en France), chiffres qui soulignent le caractère dérisoire des mesures envisagées.

A défaut de recourir aux grands moyens, on recourt aux grands mots. La Commission parle ainsi de « réindustrialisation de l’Europe », selon le ministre français Pierre Moscovici. Il s’agit en réalité de donner un peu d’air à des PME asphyxiées par les restrictions du crédit bancaire. La Banque européenne d’investissement (BEI) va mettre des lignes de crédit à disposition des entreprises portugaises et la KfW, la banque du développement allemand, va faire de même pour les entreprises espagnoles (avec toutefois la garantie de l’État espagnol) et pourrait développer son programme en Grèce et au Portugal. En Italie, où la Confidustria (l’organisation patronale nationale) ne cesse de sonner l’alarme à propos de la situation catastrophique du tissu économique des PME du pays, un programme de relance vient d’être annoncé par le gouvernement, mais il nécessite pour le financer des choix fiscaux qui n’ont pas été faits. L’intervention de la BEI est également souhaitée, à condition qu’elle ne transite pas par les banques !

Ne pouvant pas « tout faire » selon ses propres termes, la BCE a passé le relais aux États. Mais les moyens que ceux-ci peuvent mobiliser sont loin de répondre aux besoins. Le piège continue de se refermer. Critiquée sur ce terrain par le FMI, l’aile marchandes des dirigeants européens a trouvé une réplique en signant par anticipation l’acte de décès de la Troïka, sur lequel Wolfgang Schäuble vient d’apposer son paraphe. Il est simplement question de ne plus faire appel à ses services, pour cause de désaccord stratégique…

Un G8 et une réunion de la Fed se tiennent lundi et mardi, à propos desquels deux précédents billets ont été mis en ligne hier ICI et ICI.

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