DEMANDE, RICHESSE, PARTAGE : LES MOTS-CLÉS DE LA DÉCENNIE, par François Leclerc

Billet invité, paru dans « La Tribune » du 26 avril au 2 mai.

Sale temps pour la « science économique » ! Sous le titre « L’Europe réagit », cinq partisans européens de la rigueur les plus en vue (*) avaient pris la plume pour défendre leur politique dans le « New York Times », mais le sort a voulu que la référence académique souvent utilisée pour la défendre soit mise en cause au même moment ! La démonstration de deux sommités de Harvard (**), selon laquelle la dette publique ne devait pas dépasser le fatidique seuil de 90 % du PIB sous peine de risquer d’entrer en récession, s’appuyait sur des biais et des calculs erronées ! Les ratios magiques font décidément défaut les uns après les autres, après la déconvenue rencontrée par le FMI dans le maniement du coefficient multiplicateur (qui lie l’évolution des dépenses publiques au taux de croissance de l’économie). Il ne reste plus pour suivre cette stratégie sur sa lancée qu’à en faire un acte de foi. Jens Weidmann, le président de la Bundesbank, a ainsi annoncé que « surmonter la crise et les effets de la crise restera un défi au cours de la décennie qui vient ». Dix ans de désendettement pour commencer, nous voilà prévenus !

L’accalmie sur le marché obligataire n’exprime que l’opportunisme d’investisseurs à la recherche de rendement et l’abondance de liquidités, à laquelle la Banque du Japon apporte à son tour sa contribution. Mais, ce sujet de tension disparu, un autre lui succède : les distorsions d’accès au crédit entre les pays « périphériques » et ceux d’un centre qui se réduit comme peau de chagrin. À leur tour, elles portent en elles les germes d’un éclatement de la zone euro. D’épisode en épisode, le désendettement conduit les banques centrales à jouer un rôle stabilisateur accru et destiné à durer au cœur du système financier. Comment appeler ce nouveau stade du capitalisme ?

Une fois fait acte de contrition, notre « compétitivité » retrouvée, un grand flou entoure l’avenir qui nous est promis. En résumé, l’Europe adopterait le modèle exportateur de l’Allemagne. Est-ce bien raisonnable de défendre une telle perspective au vu du basculement planétaire en cours, qui va se poursuivre et dont la mesure n’a pas été mieux prise que ne l’a été celle du poids du désendettement ? Nous n’en sommes qu’au début ! C’est sur elle que repose pourtant le plaidoyer paru dans le « New York Times » qui décrit la crise sous un angle strictement européen, hors de son contexte international, escamotant les événements qui l’ont initiée pour ne retenir que ceux qui conviennent à leur démonstration.

De profondes remises en cause sont inévitables, impliquant la mise en œuvre de nouveaux modèles socio-économiques. « Une demande plus forte en Europe est cruciale pour la croissance mondiale », a estimé Jacob Lew, le secrétaire au Trésor américain, à l’occasion du G20 finances. Mais comment la susciter, en Europe comme aux États-Unis ? La machinerie financière du crédit sur laquelle reposait la consommation – moteur principal de la croissance – ne peut plus prétendre au même rendement. Sur quoi la relance de l’économie va bien pouvoir s’appuyer, s’ajoutant à la décennie promise d’austérité, si les inégalités sociales continuent comme c’est le cas à se développer ?

Des réflexions à propos de la mesure de la richesse avaient été engagées en France, avant de l’être dernièrement en Allemagne. À chaque fois sans conclusion pratique, bien que ce soit le fil à tirer, car cela en induit une autre sur son partage. Occasion de se souvenir que l’économie, avant de devenir une « science » exacte avec le succès que l’on sait, avait le statut d’« économie politique »…

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(*) Jeroen Dijsselbloem (Eurogroupe), Olli Rehn (Commission), Jörg Asmussen (BCE), Klaus Regling (MES) et Werner Hoyer (BEI).
(**) Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff.

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