L'actualité de la crise : LES ASSURANCES NE PASSENT PAS ENTRE LES GOUTTES, par François Leclerc

Billet invité

Aux États-Unis, c’est souvent par le Congressional Budget Office (CBO) que les mauvaises nouvelles arrivent. Réputé pour ses analyses, cet organisme non partisan du Congrès vient de produire un rapport prospectif sur la dette américaine. Si les allégements fiscaux étaient reconduits et les dépenses publiques maintenues dans leur état actuel, celle-ci s’approcherait selon le CBO des 200 % du PIB en 2037. Toujours mesurée selon ce ratio à juste titre contesté, elle est actuellement de 70 % du PIB. Une telle projection remet à sa juste place la crise européenne de la dette, sur laquelle tous les projecteurs sont actuellement braqués, car elle est aujourd’hui le maillon faible de l’ensemble.

Dominant le panorama, la crise globale de la dette ne doit pas masquer d’autres brisures du système financier, toutes aussi graves et qui ne font que s’accentuer. La première d’entre elles, désormais connue sous le nom de « guerre des devises », se concrétise par un désordre monétaire persistant et une hausse de la parité des devises de pays exportateurs qui en souffrent, dont le Japon et le Brésil. Le yen et le réal continuent en conséquence de crever les plafonds, sans que les interventions de la Banque du Japon ou la réglementation brésilienne puissent s’y opposer. Jun Azumi, le ministre japonais des finances, a abordé la question lors de la conférence téléphonique des ministres du G7, à laquelle ont également participé les responsables des banques centrales : « Je leur ai dit franchement que les conditions actuelles sur le marché des changes étaient très sévères pour l’économie japonaise et qu’elles avaient des effets très négatifs sur l’économie japonaise ».

L’évolution des taux du marché obligataire mondial est également porteuse d’importants dysfonctionnements. Les investisseurs cherchent refuge en achetant des obligations américaines, britanniques et allemandes, faisant baisser leur taux, tandis que ceux d’autres pays s’envolent, le marché se délestant de leur dette. Dans les deux cas, cela pose problème. L’augmentation du risque associé à un nombre grandissant d’actifs souverains oblige les investisseurs à se tasser dans des refuges qui ne sont que relatifs, tandis que la baisse des taux qui en résulte diminue les rendements de leurs investissements. Somme toute, le marché semble obéir à logique très simple, selon laquelle les rendements sont d’autant plus élevés que les risques sont importants. Une des grandes conséquences de cette polarisation du marché obligataire est de fragiliser le système dans son ensemble, car la dette souveraine en est le principal pilier.

Le secteur des assurances, qui ne fait pas beaucoup parler de lui et s’en satisfait, est également atteint. Si on compare sa situation pays par pays, les assureurs italiens sont fragilisés par la détention de la dette souveraine de leur pays et leurs homologues espagnols par leurs engagements sur la dette bancaire, tandis que les assureurs allemands connaissent une baisse préoccupante du rendement de leurs actifs, parmi lesquels figure la dette allemande. Celle-ci les conduit à rechercher des solutions de remplacement pour ses investissements. La réduction de la taille des bilans bancaires qui est en cours, engagée dans le but d’améliorer les ratios de fonds propres pour répondre aux nouvelles exigences réglementaires, offre des opportunités aux compagnies d’assurance, qui les étudient.

Un mouvement de transfert de prêts bancaires, aux rendements plus favorables, est engagé depuis les banques vers les assurances. Posant à ces dernières dans la foulée les problèmes sur lesquels les banques butent : comment mesurer le risque et comment relancer la titrisation pour l’évacuer ? Le principe des vases communicants vient de trouver une nouvelle illustration en matière financière. La bancassurance a connu son heure de gloire, il semblerait que le balancier penche désormais vers l’assurance-banque, un concept nouveau. Les assurances sont tentées d’entrer sur le terrain d’élection des banques, l’intermédiation, avec comme argument que leur structure de revenus – les cotisations aux polices d’assurance – est mieux adaptée à la commercialisation de prêts à long terme vers des cibles choisies que celle des banques, qui dépendent en grande partie de financements à court terme. C’est pourtant, en régime normal, ainsi qu’elles gagnent leur vie quand elles ne spéculent pas pour leur compte propre. Que restera-t-il à faire aux banques si les assurances empiètent sur leurs activités traditionnelles et si la spéculation sur fonds propres devait être restreinte ou interdite ? Devenir de simples banques de dépôt ?

Fort heureusement, il ne s’agit encore que du début d’un processus, qui demande à être confirmé ! Entre-temps, l’International Association of Insurance Supervisors (IAIS), leur régulateur, se prépare à désigner 48 groupes d’assureurs de 13 pays comme étant des institutions systémiques. Ce qui présage pour les heureux élus l’adoption de normes plus sévères, bien que dans sa mansuétude l’IAIS annonce que les « mesures incitatives » seront privilégiées. Adoptant une attitude communément partagée dans les milieux financiers, les assureurs tentent d’esquiver de nouvelles contraintes réglementaires en faisant valoir que leur modèle économique est différent de celui des banques, et qu’il ne faut pas calquer les mesures destinées à celles-ci sur les assurances. Ils bataillent également pour que le cadre réglementaire de Solvabilité II (l’équivalent pour les assurances de Bâle III pour les banques) intègre les produits de titrisation qu’ils voudraient émettre afin de pouvoir plus facilement faire évoluer leurs activités et de faire coup double…

Le secteur de l’assurance, qui semblait avoir traversé sans dégâts la crise en Europe, est contaminé et s’apprête à l’être davantage. Lentement, les cartes sont redistribuées au sein du système financier, ce qui ne va rien arranger car les règles du jeu restent toujours aussi complaisantes, tout du moins quand elles existent. La multiplication des brisures qui vont s’approfondissant rend le système financier de plus en plus fragile.

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18 réflexions au sujet de « L'actualité de la crise : LES ASSURANCES NE PASSENT PAS ENTRE LES GOUTTES, par François Leclerc »

  1. Si la banque est grignotée d’un côté par les assurances, elle l’est aussi peut-être par ses gros clients :
    http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/06/04/eads-pourrait-creer-sa-propre-banque_1712074_3234.html

    Il peut paraître masochiste d’être son propre banquier, mais EADS (après d’autres grands comme Siemens) y voit l’intérêt de mettre ses liquidités (11 Md €) à l’abri à la BCE, ce qui est un signal de défiance assez fort…

  2. Dans la série des rendements qui disparaissent, vous avez oublié les « corporates » qui vont fondre au fur et à mesure que les vrais producteurs de valeur ajoutée vont prendre des licences bancaires.
    A « croire » que plus personne ne doute d’un effondrement…

  3. Je ne suis pas certain que les assureurs traversent, sans dégâts, les trois dernières années de crise. Certains assureurs avaient des services ou compartiments analogues à celles des banques et ont investi leur argent dans des banques qui ont subi des pertes considérables. Je me pose souvent la question de la solidité financière des fonds de pensions par capitalisation et de la fiabilité presque obligatoire à évaluer des perspectives sur le long terme de la part de ces assureurs pour garantir une rente viagère fiable avec un minimum de taux de recouvrement de leur plan financier ?

  4. Les assurances sont comme les banques. Des entités en instance de traitement car la pathologie est maligne. Les multinationales ont déjà crée leur système de financement (EADS envisage la création d’une banque afin de pallier aux futures problèmes de financement).
    Le monde va définitivement appartenir aux grandes firmes ou rester entre les mains du peuple ? Les codes sont déjà dans nos sociétés (pub). Où sommes-nous ?

  5. Le capitalisme est réellement à l’agonie, mais il ne rendra pas l’âme car il n’en a pas.

    1. @ Pierrot du Québec
      Bien vu !
      Et ce qui se dit ici pour  » changer le cadre  » et autres réflexions pertinentes offre du grain à moudre à ceux qui veulent bien entendre . Par exemple sur France-culture ce matin .
      Et puis quoi ? les intérêts privés sont si démesurés , ce sont des mafias adossées à la puissance policière et à l’armée qui nous mèneront inéluctablement vers une guerre ( le thème de la surpopulation dans leurs bouches comme un leitmotiv ) . Et pas informatique , celle-là !
      En avant comme avant !

  6. L’échelonnement temporel du passif d’une cie.d’ass. vie ( qui est en fait de l’épargne couplée à un échéancier contractuel ) impose rationnellement ces entreprises comme fournisseur de crédit à terme moyen ( aujourd’hui , au-delà de 3 ans , puisque les banques peuvent se financer à 3 ans avec certitude à la BCE ) ou long , en fonction de leur portefeuille de contrats ; on élimine ainsi le risque de transformation et l’illiquidité des banques qui s’y vautrent .
    Les banques devraient être légalement cantonnées au crédit à la consommation , vu le retrait immédiat possible des espèces d’un carnet( ou compte)  » d’épargne  » ( qu’il serait plus approprié d’appeler : carnet de TRéSORERIE ) .

    1. Cela éviterait aux peuples la titrisation boiteuse des portefeuilles de prêts  » accordés  » par les banques pour recouvrer leur liquidité , la vente à découvert de CDS sur ces titres au risque bien supérieur à leur sous-jacent , la déconfiture de ces parieurs et leur renflouement par leurs impôts et/ou un accroissement de la dette de leurs Etats ( qui n’est qu’un impôt différé , patate chaude tranquillement refilée à la génération suivante )

  7. Je me rappelle d’un slogan publicitaire, il y a près de 10 ans.
    C’était:
    « Bien dans ma banque, Bien dans ma bancassurance! »

    Il y eut des petits malins!
    Ils remarquèrent qu’il suffisait d’un peu de Typex dans le bas du » B », pour en faire un « R ».

    Cela donnait, mais encore au présent:
    « Rien dans ma banque, Rien dans ma bancassurance! »

    Pas étonnant la disparition du slogan…

    1. Le slogan a disparu surtout pcq. la bancassurance est une créature inventée par les  » conseillers-en-management  » en mal d’honoraires : la banque doit vivre de la gestion de flux , l’assurance de celle de stocks . Les risques du métier sont donc tout différents . La bancassurance = mariage de l’eau et du feu ; résultat : la vaporisation de ces sociétés ; cas d’école : FORTIS .

  8. Toujours mesurée selon ce ratio à juste titre contesté, elle est actuellement de 70 % du PIB. Une telle projection remet à sa juste place la crise européenne de la dette, sur laquelle tous les projecteurs sont actuellement braqués, car elle est aujourd’hui le maillon faible de l’ensemble.

    Les deux situations n’ont qu’un rapport trop lointain. Les États-Unis ont toujours emprunté et emprunteront toujours la quantité qu’ils veulent et au taux directeur décidé par la Fed, c’est un fait constaté empiriquement. Les États-Unis sont monétairement souverain et ne sont pas du tout soumis à un risque de défaut involontaire.

    Bref, l’un ne ramène pas l’autre à ses justes proportions parce que les deux situations sont monétairement distinctes : l’un est souverain, pas l’autre. Quant à la perte du AAA de Fitch, elle n’aura pas plus d’effet que celui de Standard’s & Poors il y a un an…

    Merci pour votre blog, amicalement,

    JBB

  9. J’aime bien l’ironie feutrée de François Leclerc…
    Enfin, dans une lecture transversale des différents billets le fil solide est celui de la chute généralisée des institutions financières et reliées. Avant-hier, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne soufflaient, hier la Grèce s’étouffait, aujourd’hui l’Espagne commence aussi à s’étouffer. Et les relances QE se succèdent avec de moins en moins de succès.
    Ils ont tué la poule aux oeufs d’or, les salariés de tous les pays. Ils nous ont pourri la vie.
    Et la solution même qui vient à leurs esprits malsains, la croissance, est juste porteuse d’écroulement, car c’est bien la surproduction mondiale qui frappe les économies, ainsi que les conséquences de la croissance – croissance conçue comme concept du boursouflement de l’entreprise transféré dans la politique -, c’est-à-dire salaires gelées, prestations sociales sabrées, délocalisations systématiques, dérégulations généralisées.

    Ainsi, la croissance est le meilleur moyen pour favoriser la panne des économies, car elle détruit le social et le politique.
    Même la solution que la plupart des poussahs de l’UE ne peuvent envisager par égoïsme sans rivages, même cette solution est, en réalité, parfaitement nuisible.
    Tout ce système est bien foutu et il va se casser la gueule. Le tout est qu’il ne nous tombe pas sur la gueule. Je ne suis pas sûr qu’Hollande ait les épaules pour nous protéger, ni l’envergure politico-intellectuelle pour prendre des alternatives radicales quand ce sera le moment de s’y résoudre.

  10. J’ai l’impression que dès que l’on touche aux assurances, tout le monde prend l’eau !
    La meilleure assurance s’est soi-même par les temps qui courent.
    Merci à François Leclerc de nous rappeler le lien étroit en matière de financement et que les Banques ne sont que l’arbre qui cache la forêt….

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