L'actualité de la crise : SUR LES ÉCRANS, MARGIN CALL, par François Leclerc

Billet invité. Premier compte-rendu du film sur lequel Paul Jorion aura l’occasion de revenir également

Margin Call, pour appel de marge, l’injonction d’un intermédiaire financier d’apporter des fonds ou des collatéraux en garantie supplémentaires que reçoit un intervenant sur les marchés lorsqu’il est en perte potentielle : tel est le titre du nouveau film de fiction sur Wall Street qui vient de sortir. L’histoire d’une grande banque d’affaires au sein de laquelle il est fortuitement découvert, le jour où est décapité le service non productif de gestion du risque, que le modèle de gestion utilisé a induit en erreur et que les pertes potentielles sur lesquelles la banque est assise vont au-delà de sa capitalisation… Elle ne pourrait pas répondre à l’injonction et coulerait aussitôt.

Réuni à la hâte et en pleine nuit, l’état-major de la banque décide alors de se débarrasser le matin même et dans la précipitation des produits structurés toxiques qu’elle détient. Trompant par la même ses contreparties (ses partenaires et clients) en leur vendant ceux-ci pour faire la part du feu afin de ne pas devoir assumer le risque. Décidant de se griller sur le marché plutôt que de faire faillite, dans l’espoir de se relever ultérieurement une fois la tempête passée, quitte à précipiter les autres dans ce à quoi elle a échappé. Car les dirigeants savent que c’est Wall Street qu’ils vont mettre en péril pour se sauver, mais ils n’hésitent pas…

L’histoire n’est pas sans rappeler plusieurs épisodes récents de Wall Street et met en scène le déroulement de la crise vu de l’intérieur de la banque. Une sorte de huis clos dont on ne sort que pour fumer une cigarette sur le parvis ou sur les toits, pour se détendre en allant prendre un café dans la rue et se défouler entre collègues dans les bars et les boîtes d’escort girls. Le film se concentre sur la « human touch » et sur l’attitude de la hiérarchie de la banque pour mettre en évidence ses ressorts. Peu de passion affichée mais la mise à nu des rapports de force et des calculs, avec un zeste de cynisme quand il le faut, qui se traduit par la conviction que tout cela est dans la nature des choses, à chacun son devoir et ses petites compensations, car c’est ainsi que fonctionne le monde et qu’il faut bien quelqu’un pour faire le boulot. Autant en profiter ! Par également la vision que les dirigeants de la banque s’en remettront, tout du moins ceux qui ne seront pas laissés sur le côté. Mais ils sont épinglés au passage, pour reconnaître qu’ils ne comprennent rien au travail de leurs traders ou de leurs « quants », en leur réclamant à plusieurs reprises de s’expliquer avec des mots simples, animés par une seule et unique motivation : sauver leur peau et préserver leurs gains. Convaincus de pouvoir rebondir car c’est dans les situations de crise que se font les meilleures affaires.

Le tableau des motivations des uns et des autres s’efforce d’être le plus fidèle possible, la seule touche véritablement humaine mais morbide est donnée par la mort symbolique du chien de l’un des grands cadres de la banque. Ce dernier, touché par cette disparition plus que par le désastre auquel il a contribué et auquel il répugnait de procéder, est la pièce opérationnelle maîtresse du sauvetage de la banque ; il ne résout pas à démissionner comme il en avait l’intention une fois sa mission accomplie, pour des raisons d’argent piteusement avouées ; il reste non sans avoir reçu de son président un gros chèque dans les toilettes, ce lieu où l’on se retrouve devant le miroir ou pour libérer en cachette son angoisse. C’est le cas d’un jeune trader qui craque, coupable d’aimer son métier et dans l’attente de son licenciement annoncé. Nombreux sont les autres cadres qui trouvent leur consolation dans les primes de licenciement mirobolantes qui leur sont versées pour acheter leur silence. Survivent enfin ceux qui se sont déchargés de leurs responsabilités en licenciant sans états d’âme leurs subalternes, car il faut bien des boucs émissaires.

Une tranche de vie à Wall Street, sans qu’il soit besoin d’en faire une charge, ce qui lui donne d’autant plus de force.

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38 réflexions au sujet de « L'actualité de la crise : SUR LES ÉCRANS, MARGIN CALL, par François Leclerc »

  1. Je me doutais bien que vous en parleriez, rien qu’en lisant de brefs résumés de-ci, de-là, j’avais compris que ce film vous intéresserait .
    Et ce que vous en dites correspond à l’idée que je me fais de la « finance ».

  2. Scénario assez fou et pourtant… Une fiction qui fait froid dans le dos, mais est-ce vraiment une fiction ? … Moins distrayant que Wall Street, mais à ne pas louper tout de même.

    1. @ Barry
      Scénario assez fou et pourtant… Une fiction qui fait froid dans le dos, mais est-ce vraiment une fiction ? Vous parlez du duel d’hier avec ses faux chiffres ,sa viande halal , et les problèmes d’ouverture de piscine homme femme, ces « menteur » jeté toutes les deux phrases .Effectivement , cela fait froid dans le dos…….… Moins distrayant que « Des chiffres et des lettres » 🙂

    1. Produit en 2011 et sorti aux US depuis des mois (mais on pouvait le trouver aussi en France).
      Au fait, j’ai trouvé L’arbre à Sabots, plus qu’à le voir maintenant.

      1. « L’arbre aux sabots » superbe film Italien.
        L’avait eu la palme d’or.
        Plus proche de Renoir et de Visconti que d’hollywood!

    1. Trois. Seulement trois banques françaises n’entretiendraient pas un service d’optimisation fiscale pour le plus grand bien de leurs plus gros clients chéris : Crédit coopératif (membre du réseau Banque populaire…), Nef (…) et Banque postale. Trois.

      1. En même temps, si on peut optimiser fiscalement, que c’est légal et qu’en conséquence on monte un service de ce type, il est où le problème ? Ben pas là ! Arf arf arf la moralisation de la finance qui disait. Peuchère !

      2. Chichis Clownet, on cause de fraude là, à hauteur des chiffres mirobolants et pourtant estimés à minima par Zucman, ok ? Le FATCA, Foreign Account Tax Compliance Act, ça te parle ?

      3. 4.
        La CASDEN (membre aussi du réseau BP mais autonome).
        La Nef n’est pas une banque stricto sensu (pas de CB, de services bancaires), comme la CASDEN d’ailleurs.

      4. @ La Vigne,

        Ah, la fraude c’est de l’optimisation fiscale ? Purée c’est compliqué votre histoire. Faut dire que je n’ai pas tout le bon dico il me semble. Evasion vous pensiez certainement…

        Sinon, y a des gros clients chéris à la Banque postale et au Crédit coopératif ? Ceci explique peut-être cela.

  3. En vacances une semaine à New York, je n’ai pas manqué de faire un tour dans le quartier financier .
    Wall street c’est tout petit !
    Il y a une grande distorsion entre la réalité et ce que l’on s’imagine sous l’influence du cinéma et des médias .
    C’est tout de même curieux que le monde entier se laisse emm… par une si petite rue !
    La seule explication possible c’est que nous le voulons bien …

    1. Attention, l’habit ne fait pas le moine… Ou bien, ce n’est pas la taille qui compte… Il y en a plein d’autre encore.

    2. @Paul émile 3 mai 2012 à 16:29

      C’est tout de même curieux que le monde entier se laisse emm… par une si petite rue !

      Mais c’est très concentré, comme le nucléaire.
      Mon souvenir, c’est l’agitation liée à mon laguiole à l’entrée. Je leur ai expliqué que c’était pour couper la french baguette…mais honnêtes, ils me l’ont rendu à la sortie.

    3. Le mur , y aller tout droit , ça ne vous parle donc pas plus que ça ?
      Et l’infini , ce n’est que 6 petites lettres , n’est ce pas ?

    4. Wall street est un terme générique pour parler de la finance newyorkaise épicentre d’une partie la finance mondiale (les matière spremières c’est plutôt Chicaggo) et de tous ceux qui s’y fournissent et en dépendent. Au passage des dizaines de milliers d’emplois d’ailleurs. Géographiquement dans tout Manhattan à partir du sud de Central Park jusqu’à Battery Park.

      Sinon… Il me tarde d’aller humer ce film….

  4. Unité d’action de temps et de lieu : bienvenue chez les requins de la finance. Certains sont vraiment très très gros, certains seront sacrifiés. Le menu fretin victime de ces prédateurs (voir plutôt « Cleveland contre Wall Street » plus didactique sans comédiens professionnels) n’apparait pas plus sur l’écran que dans la conscience des squales.
    Un film labellisé qualité US : images propres et efficacité du scénario. Vers un succès au Box Office ? Mais rien de révolutionnaire en fin de compte.

    1. @ edith
      « moi j’aime pas le cinéma »

      Un Schtroumpf, même grognon, ça schtroumpf ou ça ne schtroumpf pas!!
      Idem pour une Schtroumpfette Grognonne, qui ne schtroumpferait pas le cinéma.
      C’est vrai edith que les américains aiment bien nous biberonner avec leur cinoche, avec toutes
      ces trognes en close up
      Mais il n’y a pas que ça dans le cinéma.
      Itou, ce que je schtroumpf extra dans le cinéma , c’est tout ce qui est « hors-champ ».
      (qui ne se schtroumpf pas dans le champ de la caméra, donnant à deviner un espace extérieur à celui de l’écran, ou celui d’une voix hors-champ…)
      Hors, c’est un peu ce que, vous et moi, faisons sans nous en apercevoir, en consultant et dialoguant sur ce blog. Nous sommes hors-champ et pourtant, nous y participons activement en bloguant avec plaisir.
      Nous apportons donc une matière à créer qu’ici P. JORION filme (enregistre en vues, en séquences, etc.) Alors voilà que dans ce petit théâtre filmé, edith, vous faites office de grognonne ?
      Vous faites du cinéma en participant à « la grande oeuvre cinématographique » d’un auteur . (N’oublions pas que Jorion, en qualité d’anthropologue et sociologue parlant d’économie, de finance, etc., est aussi un Artiste, avec je dois le dire un certain talent, dont nous ne verrions ici qu’une partie, en données visibles et d’autres plus invisibles…)
      Une définition … de ce que serait un hors-champ ? :
      « Celui qui regarde un tableau comme celui qui lit un livre en est toujours un peu l’auteur ou tout au moins le collaborateur ». – (Jacques Prévert)
      – Une philosophie artistique ?
      « Mon intérêt est d’inspirer un mouvement qui s’oppose a la direction que prend la vie dans notre civilisation en s’éloignant des sens et de la vie sensorielle. J’ai compris que la pensée abstraite est impossible. C’est tout à fait faux de croire que la pensée humaine est quelque chose qu’on pourrait abstraire des sensations. » – (Peter Kubelka)
      – Une contre-culture ?
      « Une aventure étonnante m’est arrivée en Afrique. J’arrivais dans ce village de l’âge de pierre où les gens étaient juste capables de fabriquer leur fers de lance, une civilisation très ancienne. Ils se préparaient pour une fête, une extase qui durerait toute la nuit. L’élément principal consistait en événements synchrones – danser, chanter, battre des pieds (…) Puis le soir vînt et je remarquai que toute l’attention était concentrée sur l’étendue de la plaine. Il n’y avait rien à voir, mais les gens se rassemblaient pour regarder la plaine et l’horizon. Il n’y avait pas de joueurs de tambours jusqu’à présent… Plus le soleil se rapprochait de la ligne d’horizon plus la tension montait. (cf. affiche : La Nuit OUF !, un autre monde)
      Puis, au moment précis où le soleil disparaissait derrière la ligne d’horizon le chef frappa un coup sur son tambour. J’avais les larmes aux yeux parce que j’avais vu précisement là ma propre préoccupation, aussi vieille que l’homme. Ce que je voulais faire avec le son et la lumière, ils l’avaient fait aussi. (…) Cette comparaison de leur synchronismes avec les miens montre exactement la position de notre civilisation. Beaucoup moins de substance sensuelle et de beauté, beaucoup plus de vitesse. Ils avaient toute une journée. J’avais chaque 24ème de seconde. Ce qui ne me rendait pas meilleur, mais plus rapide. » – (Peter Kubelka)

  5. Film chiant et bavard. Qui plus est, il donne l’impression de ne pas être du tout réaliste (les gars qui découvrent par hasard qu’ils sont au bord de la faillite, j’ai du mal à le croire). Autre chose qui donne du mal à y croire: à aucun moment les autorités publiques ou la FED n’interviennent ou ne sont prévenues. Dans ce film, l’Etat n’existe pas. Dans la réalité, on sait comment elles ont été renflouées par la FED.

      1. Ca a l’air irréaliste tellement c’est réaliste, à mon avis. Exactement ce que décrit Jorion. l’incompétence aux étages supérieurs, l’inconséquence, l’immoralité…à l’arrivée, les mêmes qui s’en sortent. Très bon film.

      2. @François: admettons, mais alors c’est vraiment sur une seule réplique parce que j’ai passé le film à me dire qu’ils ne mettaient pas la FED au courant, qu’elle n’intervenait pas, qu’il n’y avait pas un conseil des capi (en bon maffieux qu’ils sont), etc.
        Bon, c’est vrai, à un moment je m’endormais tellement c’était indigeste. Mais y’en a à qui ça plait, il en faut pour tous les goûts.

  6. Je ne sais pas si je délire
    mais je commence à trouver beaucoup de coïncidences entre les émissions d’économie politique de certaines radios ( je ne connais aucune télé) et les questions posées dans ce blog …
    Ne serait-ce que la mise en perspective historique (Roosevelt )

  7. C’est un peut se qui c’est passé a la société générale en 2007 ou 2008. Et surement se qui c’est passé avec les subprimes juste avant 🙂 🙂 🙂

  8. laura ingalls , c’est la little house in the prairie ..

    marg’ ingalls , c’est la même chose à Wall Str , NY

    ^^’

  9. Y’en a un autre de film dans le genre, sorti il y a peu il me semble. J’ai oublié le titre.
    C’est sur la faillite de Lehmans.
    On y voit Paulson et Bernanke en pleine action.
    (William Hurt et Paul Giamatti)

      1. Film TV diffusé par HBO, avec des ‘cadors’ en acteurs : James Wood et William Hurt, entre autres.
        Pas en Europe, non …

    1. Au risque de me répéter, « Cleveland contre Wall Street » du suisse Jean-Stéphane Bron, documentaire simulant un procès de la finance avec la participation de personnes ayant perdu leur maison, de responsables de la ville, de vendeurs de prêts subprime et même d’un financier droit dans ses bottes, était d’un intérêt bien supérieur à « Margin call ».

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