Corinne Lepage : « La vérité sur le nucléaire, le choix interdit » (Albin Michel 2011), par François Leclerc

Billet invité.

En 230 pages alertes, Corinne Lepage nous fait partager ce que l’on pourrait qualifier de désinvolture du nucléaire, tournant sur son grill toutes les faces de son sujet, en particulier sous l’angle financier. Sans doute le plus intéressant provient de son expérience gouvernementale, en tant que ministre de l’environnement, qui lui a donné accès à l’envers du décor. On ne dira jamais assez comment les transfuges peuvent être passionnants ! Avec toutefois le regret qu’elle ne nous en dise pas plus sur sa propre expérience.

Le chapitre intitulé « une industrie hors normes » est à cet égard particulièrement éclairant, qui décrit l’exception nucléaire sous l’angle de l’environnement privilégié dont elle bénéficie, de l’Organisation mondiale de la santé à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), ces deux agences de l’ONU, à l’Euratom européenne. Ainsi que des multiples conditions dérogatoires du droit commun qui lui ont été accordées.

Une suite est réclamée, qui partirait de la constatation de Corinne Lepage qu’il s’agit d’un choix de société pour élargir son propos. La culture du secret et de la défiance qu’elle met en évidence et dénonce, n’étant comme on sait pas propre à l’électro-nucléaire, qui a su si bien la cultiver.

Une première approche du complexe électro-nucléaire nous est livrée, qui contribue à la description du système oligarchique de pouvoir.

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15 réflexions au sujet de « Corinne Lepage : « La vérité sur le nucléaire, le choix interdit » (Albin Michel 2011), par François Leclerc »

  1. L’industrie nucléaire doit remplir deux conditions
    – etre sure
    – etre rentable
    On évoque aujourd’hui la nécessité de la sécurité, c’est tout à fait normal après l’accident de Fukushima.
    On évoque moins les questions de rentabilité, probablement parce que beaucoup la croient acquise, or, la rentabilité de la construction des nouveaux réacteurs s’est dégradée considérablement.
    Le programme électronucléaire français a réussi, en standardisant et en construisant en série à maintenir le co^ut de construction à 1200 € le MW.
    L’EPR qui devait initialement co^uter 3,5 milliars d’ € se dirige vers les 5 à 6 Milliards pour une puissance de 1600MW
    Pour une production de base, le co^ut du MWH sera de 55€ contre une estimation de 28€ pour le parc existant.
    L’EPR ne sera pas rentable pour une production en demi base (4.000 h/an) alors que le parc
    existant avait réussi à l’^etre (1/3 du parc marche en suivi de charge soit à un niveau proche de la
    demi base, ce qui est rare dans le monde).
    L’économie commande donc de faire moins de nucléaire et de le cantonner à de la base.

  2. Les pratiques nucléaires, militaires ou civiles, nécessitent une dose de secret plus forte que partout ailleurs ; où comme on sait il en faut déjà beaucoup. Pour faciliter la vie, c’est-à-dire les mensonges, des savants élus par les maîtres de ce système, on a découvert l’utilité de changer aussi de mesures, de les varier selon un plus grand nombre de points de vue, les raffiner , afin de pouvoir jongler , selon les cas , avec plusieurs de ces chiffres difficilement convertibles. C’est ainsi que l’on peut disposer, pour évaluer la radioactivité, des unités de mesure suivantes : le curie, le becquerel, le röntgen, le rad, alias centigray, le rem, sans oublier le facile millirad et le sievert, qui n‘est autre qu’une pièce de 100 rems. Cela évoque le souvenir des subdivisions de la monnaie anglaise, dont les étrangers ne maîtrisent pas vite la complexité, au temps où Sellafield s’appelait encore Winscale.
    ….
    E n juin 1987, Pierre Bacher, Directeur adjoint de l’équipement l’EDF , a exposé la dernière doctrine de la sécurité des centrales nucléaires. En les dotant de vannes et de filtres, il devient beaucoup plus facile d’éviter les catastrophes majeures , la fissuration ou l’explosion de l’enceinte, qui toucheraient l’ensemble d’une « région ». C’est ce que l’on obtient à trop vouloir confiner. Il vaut mieux , chaque fois que la machine fait mine de s’emballer, décompresser doucement, en arrosant un étroit voisinage de quelques kilomètres, voisinage qui sera chaque fois très différente et aléatoirement prolongée par le caprice des vents. Il révèle que, dans les deux années précédentes, les discrets essais menés à Cadarache, dans la Drôme, « ont concrètement montré que les rejets -essentiellement des gaz- ne dépassent pas quelques pour mille, au pire un pour cent de la radioactivité régnant dans l’enceinte ». Ce pire reste donc très modéré : un pour cent. Auparavant on était sûrs qu’il n’y avait aucun risque, sauf dans le cas d’accident, logiquement impossible. Les premières années d’expérience ont changé ce raisonnement ainsi : puisque l’accident est toujours possible, ce qu’il faut éviter, c‘est qu’il atteigne un seuil catastrophique, et c’est aisé. Il suffit de contaminer coup par coup avec modération. Qui ne sent qu’il est infiniment plus sain de se borner pendant quelques années à boire 140 centilitres de vodka par pour, au lieu de commencer tout de suite à s’enivrer comme des Polonais ?

    … On dit aussi que quelqu’un a travaillé vainement , lorsqu’il n’est pas récompensé de son travail, ou que ce travail n’est pas agrée ; car dans ce cas le travailleur a perdu son temps et sa peine, sans préjuger aucunement la valeur de son travail, qui peut d’ailleurs être fort bon.

    Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Paris, février – avril 1988

    1. Il a vraiment l’air bonnard ce type. Voici le dernier paragraphe, en entier :

      XXXIII

      Le même Sardou [ici] dit aussi : « Vainement est relatif au sujet ; en vain est relatif à l’objet ; inutilement, c’est sans utilité pour personne. On a travaillé vainement lorsqu’on l’a fait sans succès, de sorte que l’on a perdu son temps et sa peine : on a travaillé en vain lorsqu’on l’a fait sans atteindre le but qu’on se proposait, à cause de la défectuosité de l’ouvrage. Si je ne puis venir à bout de faire ma besogne, je travaille vainement ; je perds inutilement mon temps et ma peine. Si ma besogne faite n’a pas l’effet que j’en attendais, si je n’ai pas atteint mon but, j’ai travaillé en vain ; c’est-à-dire que j’ai fait une chose inutile…

      On dit aussi que quelqu’un a travaillé vainement, lorsqu’il n’est pas récompensé de son travail, ou que ce travail n’est pas agréé ; car dans ce cas le travailleur a perdu son temps et sa peine, sans préjuger aucunement la valeur de son travail, qui peut d’ailleurs être fort bon. » (Ici)

      Et ceci ! :

      I

      Ces Commentaires sont assurés d’être promptement connus de cinquante ou soixante personnes ; autant dire beaucoup dans les jours que nous vivons, et quand on traite de questions si graves. Mais aussi c’est parce que j’ai, dans certains milieux, la réputation d’être un connaisseur. Il faut également considérer que, de cette élite qui va s’y intéresser, la moitié, ou un nombre qui s’en approche de très près, est composée de gens qui s’emploient à maintenir le système de domination spectaculaire, et l’autre moitié de gens qui s’obstineront à faire tout le contraire. Ayant ainsi à tenir compte de lecteurs très attentifs et diversement influents, je ne peux évidemment parler en toute liberté. Je dois surtout prendre garde à ne pas trop instruire n’importe qui.

      Le malheur des temps m’obligera donc à écrire, encore une fois, d’une façon nouvelle. Certains éléments seront volontairement omis ; et le plan devra rester assez peu clair. On pourra y rencontrer, comme la signature même de l’époque, quelques leurres. À condition d’intercaler çà et là plusieurs autres pages, le sens total peut apparaître : ainsi, bien souvent, des articles secrets ont été ajoutés à ce que des traités stipulaient ouvertement, et de même il arrive que des agents chimiques ne révèlent une part inconnue de leurs propriétés que lorsqu’ils se trouvent associés à d’autres. Il n’y aura, d’ailleurs, dans ce bref ouvrage, que trop de choses qui seront, hélas, faciles à comprendre.

  3. Comme tout ce qui est centralisé, le nucléaire permet de détourner le pouvoir qu’on aurait dessus, pour en réserver une plus grande part de profit à ceux qui sont en place, et tant qu’on n’aura pas inventé le gène de l’intégrité absolue, la prise de ce pouvoir aura lieu suivant le même processus, sur tout système pyramidale ainsi constitué.

    Iter, même si cela était possible à mettre en fonctionnement, offrant alors aux ingénieurs en charge un énorme prestige, ne réglerait pas le problème.
    Yyyy-aurait, malgré le défit magnifique relevé, surtout et pour le plus grand malheur, cette centralisation.

    A ce sujet ( nucléaire en général ), écouter une interview récente de Jean-Pierre Petit :

    http://www.enquete-debat.fr/archives/jean-pierre-petit-sur-lenergie-nucleaire-etat-des-lieux-et-perspectives

    L’homme peut passer pour un fanfaron tellement il n’a aucun interdit à raconter tout ce qu’il croit, et adore les tabous. Gaffe Julien, y-a des Ovnis qui volent bas chez lui.
    D’autre part, il milite pour la Z-machine( côté recherches d’état rentables ), ou pour les miroirs à concentration de chaleur. Mais il ne semble pas avoir de positions financières là dedans. Et à son âge, parfois, on peut se contenter de servir la vérité.

    Pour continuer à parler de la perversité des systèmes à centralisation forcée, et pour bien affirmer qu’on va toujours retomber sur les mêmes schémas, piqûre de rappel avec Denis Robert, et l’affaire Clearstream, et non pas l’affaire des faux fichiers Clearstream, qui eux, n’ont que peu d’intérêts pédagogiques, bien que ce ne soit que de ceci que la presse nationale rapporta tant.

    Au départ, l’organisation de Clearstream, c’est une très bonne idée. Puis, passe à la tête de la société, un cynique qui voit comment détourner le tout vers des intérêts plus limités :

    Les dissimulateurs,
    en 4 parties, désolé pour les pubs au départ ( si vous avez d’autres liens )

    http://www.wideo.fr/video/iLyROoafYOOX.html

    L’affaire clearstream racontée à un ouvrier de chez daewoo, 3 parties

    http://www.strimoo.com/video/17758180/L-Affaire-Clearstream-Racontee-A-Un-Ouvrier-De-Chez-Daewoo-1-3-WatTv.html

    Désolé aussi si autour des vidéos vous aviez un fouillis de liens au travers paranoïaque, mais ne dites pas de mal des paranoïaques, ils indiquent parfois des pistes que nous n’aurions jamais même imaginées

    1. merci pour ces liens,

      il faut quand même regretter que JP Petit ne soit interviewé que sur « enquete-debat.fr », dont la home est nauséeuse, c’est un sacré bonhomme, mais il n’est pas à sa place sur ce site …

      bonne journée

      1. Malgré tout Mr @Grosjean,

        Il ne faut pas lancer la pierre. Passant outre ses névroses et questions existentielles compliquées à surmonter ( on oscille là sur le fil du pléonasme ), le bonhomme Jean Robin débusque parfois, par l’expression d’autres personnes, des ouvertures à jolis angles qu’il nous laisse la liberté d’embrasser. Pour cela, je le respecte. Le fait-il exprès-c’est pas mon problème.

        JPP, allez le prendre à défaut sur l’équation, je veux assister au spectacle. Si les militaires ne l’aiment pas, il doit bien y avoir une raison.

  4. Si le lien « Dissimulateurs » ne fonctionne pas, taper le titre dans un moteur de recherche vidéo, vous aurez un accès

  5. …et remarquable est la discrétion sur le NUCLEAIRE MILITAIRE !…fi du désarmement, de la présence de « danger » sur la presqu’ile de Crozon d’ou le Sarko revint sans mot dire…cela évite de remettre en cause une grande partie des 1.500 milliards de dollars dont 10% suffirait pour nourrir la planète…

  6. Cher I Lucas, vous oubliez d’intégrer dans les couts, celui du démantèlement des centrales arriver en fin de vie et celui du traitement des déchets.
    Je reconnais que celui-ci est bien difficile à chiffrer puisque il reste une partie importante que l’on ne sait pas traiter et dont on laisse le soin de le faire à nos enfants, petits enfants et à leurs enfants petits enfants à eux, si tant que l’homme y arrive!

    1. Bonjour,

      Ma question est très anecdotique, je crois me souvenir, en Belgique, Electrabel avait par voie légale, constitué un fond de démantèlement de centrales nucléaires. Quelqu’un dispose -t-il encore de l’historique de ce fond et des modifications légales, administratives, qui ont été apportées à sa gestion, disons dans les dix dernières années .

  7. « Enfin l’ère postnucléaire »
    Un article de Ulrich Beck, Sociologue et philosophe
    Né en 1944, à Stolp, aujourd’hui Slupsk en Pologne, il est l’auteur notamment de « La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité » (Aubier) et, avec Edgar Grande, de « Pour un empire européen » (Flammarion, 2007). Il a été nommé membre du comité spécial d’experts par la chancelière Angela Merkel, à la suite du désastre de Fukushima.
    Extraits:
    « Et la question de l’assurance ? Étrangement, dans l’empire de l’économie de marché, l’énergie nucléaire a été la première industrie socialiste d’État, au moins pour ce qui concerne le coût à payer pour les erreurs. Les profits vont dans des poches privées, mais les risques sont socialisés, c’est-à-dire assumés par les générations futures et les contribuables. Si les entreprises de l’énergie nucléaire étaient contraintes de contracter une assurance spécifique à l’atome, la fable de l’électricité nucléaire à bon marché ne serait plus qu’un souvenir. »

    « En Allemagne, le tournant énergétique se résume à un mot en quatre lettres : « jobs ». Un cynique dirait : laissez donc les autres continuer à ne pas avoir peur – cela leur vaudra une stagnation économique et des erreurs d’investissements. Les partisans de l’énergie nucléaire se barrent eux-mêmes le chemin des marchés du futur parce qu’ils n’investissent pas dans la voie alternative que constituent les matériaux économisant l’énergie et les énergies renouvelables. »

    « Les stratégies d’action qu’autorise le potentiel de catastrophe lié à l’énergie nucléaire, perçu sous l’angle de la civilisation, mettent à bas l’ordre qu’a produit l’alliance néolibérale entre le capital et l’État. Face à la catastrophe nucléaire, les États et les mouvements de la société civile acquièrent de nouveaux pouvoirs, dès lors qu’ils font apparaître de nouvelles sources de légitimité. L’industrie nucléaire perd les siens dès lors que les conséquences de décisions liées aux investissements ont mis la vie de tous en péril. A l’inverse, une coalition d’un nouveau genre entre les mouvements de la société civile et l’État, telle que nous pouvons l’observer en Allemagne, constitue sa chance historique. »

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