L'actualité de la crise: "les choses ne redeviendront pas comme avant", par François Leclerc

Billet invité

« LES CHOSES NE REDEVIENDRONT PAS COMME AVANT »

Mario Draghi ne fait pas beaucoup parler de lui mais n’est pas pour autant n’importe qui ! Gouverneur de la Banque d’Italie, c’est également le président du Conseil de stabilité financière (CSF), à qui le G20 a confié dans les flonflons d’importantes responsabilités en matière de régulation financière mondiale. Il est aussi parfois présenté comme le successeur de Jean-Claude Trichet à la tête de la BCE. A Rome, jeudi dernier, il a lâché un lapidaire « les choses ne reviendront pas comme avant », dans l’intention d’anéantir l’espoir plus ou moins caché de tous les acteurs du marché financier. Rajoutant, pour être bien compris : « Il n’est pas souhaitable que cela arrive ». Sans expliciter son propos, dans la grande tradition des banquiers centraux. Ne pouvant faire état de la réalité de leur pouvoir, leurs décisions étant le plus souvent confidentielles, ceux-ci s’efforcent en effet de donner de cette manière une portée à leur propos. Cultivant le mystère, comme les médecins d’autrefois, détenteurs d’un savoir qu’ils ne partagent pas, membres d’une confrérie d’initiés dans un monde qui prétend à la transparence.

Ils redescendent pourtant parfois sur terre, ces banquiers centraux, pour reconnaître qu’ils sont comme nous dans la plus totale des incertitudes. A propos de la situation actuelle de l’économie mondiale, Mario Draghi a ainsi constaté qu’elle « avait recommencé à croître (…) même si c’est à un niveau modeste et de façon hétérogène selon les zones ». Mais, si la « chute s’est arrêtée », a-t-il ajouté, « nous sommes moins surs qu’une reprise durable, qui ne s’appuie pas uniquement sur le soutien extraordinaire des politiques économiques, ait effectivement démarré ».

Lui faisant écho, la Banque du Japon (BoJ) a vendredi dernier prédit encore au moins trois ans de déflation à venir pour le pays, dans le cadre d’un « commencement de redressement de l’économie » aboutissant à une faible croissance du PIB : +1,5% d’envisagé en 2010 et 2011. La BoJ a annoncé qu’elle allait progressivement mettre fin à sa batterie de mesures anti-crise, commençant par arrêter ses achats de billets de trésorerie et d’obligations aux entreprises. On constate cependant qu’elle poursuit ses mesures de soutien aux banques, décidant même de se montrer moins regardante sur la qualité des titres apportés en garantie des prêts qu’elle accorde, car cela « joue un rôle important pour faciliter le financement des entreprises ». Ce qui revient en réalité à être relevée de sa position de première ligne pour être postée en seconde. Le comité de politique monétaire maintenant par ailleurs son taux directeur à 0,10%, clé du dispositif qui reste inchangée. Nous ne sommes toujours pas à la veille d’un retour à la normale.

Ce n’est pas plus le cas aux Etats-Unis, où il est fait grand cas de la sortie de la récession et d’un taux de croissance de 3,5% en rythme annuel au troisième trimestre de cette année. Un pic qui n’est pourtant pas destinée à se reproduire, directement lié aux mesures de soutien gouvernementales en vigueur (787 milliards de dollars sur trois ans), dont il est annoncé qu’elles ne seront pas suivies d’un plan supplémentaire de relance en bonne et due forme. A l’exception toutefois d’une prolongation des allocations chômage dans les Etats les plus touchés, qui pourrait être prochainement annoncée, et d’un crédit d’impôt pour les PME, principales pourvoyeuses d’emploi. Ainsi que de la prolongation des efforts très soutenus entrepris, sans grand succès jusqu’à ce jour, en vue de stabiliser le marché de l’immobilier.

Timothy Geithner, secrétaire d’Etat au Trésor, a averti que le pays devait désormais vivre selon ses moyens (sans en tirer clairement les conséquences), et vient encore une fois de mettre en garde contre le danger d’un arrêt prématuré du soutien de l’Etat à l’économie. Faute de mieux à annoncer, estimant lors de son allocution hebdomadaire à la radio que « nous allons dans la bonne direction », Barack Obama a mis l’accent, non pas sur la baisse du chômage, car celui-ci continue de croître, mais sur le fait qu’il aurait pu augmenter davantage sans les mesures prises par son administration (un million d’emploi de « crées et sauvés », annonce-t-il). La Fed, de son côté, à averti que la croissance prévisible n’allait pas permettre de faire baisser « sensiblement » le chômage. Le revenu des ménages continuant de diminuer, les chiffres de la consommation sont quant à eux inévitablement à la baisse.

« Devant nous, la route est chaotique et les incertitudes très importantes ». C’est Jean-Claude Trichet, président de la BCE, qui a fait cet avertissement sur les antennes de la radio d’information française BFM, mercredi dernier. S’adressant aux banques, il les a exhortées, employant une formule suprenante, « à faire leur travail, leur devoir d’Etat (…) qui est de financer l’économie ». Les incitant aussi incité à faire des affaires : « Renforcez-vous en mettant de côté une partie substantielle de vos profits pour renforcer vos bilans », ce qui valait promesse de continuer à leur fournir les liquidités à bas prix. Rainer Brüderle, le nouveau ministre libéral de l’économie Allemand s’est de son côté installé dans ses nouvelles fonctions en déclarant : « Je vais dialoguer avec les banques, leur rappeler leur responsabilité et réclamer qu’elles jouent leur rôle dans la guérison de l’économie », rappelant comme si cela n’allait pas de soi que « les banques doivent avant tout contribuer à régler la pénurie de crédit ». Cette attitude n’a pas donné de résultats particulièrement probants jusqu’à maintenant, et on peut penser qu’il en sera ainsi tant que les banques n’auront pas réglé leurs petits problèmes de bilan. La question est : « combien de temps cela va-t-il prendre ? » La réponse est : « on n’en sait rien ! ».

On en est en effet toujours là, rien n’a bougé de ce point de vue ou presque, la crise du crédit n’est toujours pas résolue. Elle ne peut que brider les timides sorties de la récession qui sont annoncées en Europe. Selon les chiffres de la BCE, le crédit aux particuliers et entreprises privées s’est contracté de 0,3% sur un an, selon une donnée encore provisoire, compte tenu notamment du durcissement des conditions mises à son accès. L’heure n’est plus aux explications alambiquées selon lesquelles la faiblesse de la demande était à l’origine de la contraction du crédit. La conséquence de cette situation dont on ne voit pas le bout est que certains pays européens, comme l’Allemagne et la France, affichent bien leur sortie de la récession, mais que les interrogations demeurent sur la pérennité de cette situation, une fois que les aides publiques dispensées dans ces pays auront cessé de produire leurs effets. Quant à la Grande-Bretagne, il fallait apprécier l’ironie avec laquelle Willem Buiter consacrait son récent billet à l’annonce que celle-ci était sortie au troisième trimestre de la récession, son PIB ayant connu, suivant une estimation provisoire demandant à être confirmée, un accroissement chiffré à +0,2% : « Les économistes et ceux qui les écoutent passent beaucoup trop de temps à observer les données, leur traitement, leur transformation et leur analyse statistique sans vraiment trop comprendre la façon dont les données sont produites… ». Signifiant qu’il est des chiffres qui ne le sont pas.

Reflet d’une compréhension de la profondeur de la crise, mais plus certainement encore du besoin qu’il éprouve de montrer à ses administrés qu’il agit, Gordon Brown, le premier ministre britannique, vient de s’adresser à son homologue Suédois, Fredrik Reinfledt, qui préside actuellement l’Union européenne. Il lui a proposé que soit retenu pour les années à venir, comme une « nouvelle, explicite et urgente mission économique », l’objectif de la création de 10 millions de nouveaux emplois, dont deux d’entre eux dans l’industrie verte. Comme si la tâche était hors de la portée d’un seul Etat et qu’il fallait s’y mettre à tous pour obtenir des résultats tangibles, sans qu’il soit dit comment y parvenir, faute de le savoir.

Le premier ministre avait peut-être pris connaissance des dernières données publiées par Eurostat (Office européen des statistiques), qui ne concernent pourtant que la zone euro. Le chômage continue d’y augmenter et les prix à la consommation de reculer. En septembre, la zone euro comptait 15,324 millions de chômeurs officiellement recensés. Les prix à la consommation ont reculé en octobre pour le cinquième mois d’affilée, de 0,1% sur un an, sans que la déflation qui correspond à cette valeur négative soit reconnue, en raison du différentiel du prix du pétrole sur un an. A cause aussi de la portée symbolique qu’aurait cet aveu, qui renverrait à l’impuissance des gouvernements. C’est que l’on soucie de l’état de l’opinion publique, faute d’agir efficacement sur le reste.

Les résultats d’un sondage Eurobaromètre réalisé première quinzaine de septembre auprès de 27.000 citoyens de toute l’Union européenne viennent d’être publiés à Bruxelles. Ils donnent une image impressionnante de la perception de la situation sociale. 84% des Européens, selon celui-ci, jugent en effet que la pauvreté s’est accrue dans leur pays au cours des trois dernières années, même s’ils ne pensent pas courir personnellement le risque de devenir pauvres. Si les habitants des pays de l’Est contribuent particulièrement, sans surprise, à ce pourcentage élevé, bien que les résultats pays par pays montrent qu’ils ne sont pas de loin les seuls. Plus de 90% des Roumains, des Bulgares et des Hongrois pensent en effet que la pauvreté est répandue. Mais les Français sont de cet avis pour 86% d’entre eux. Viennent ensuite, par ordre décroissant, Les Belges et les Italiens (75%),les Allemands (72%), les Britanniques (66%) et les Espagnols (66%). Le chômage élevé, les salaires insuffisants et la faiblesse des prestations sociales et des retraites arrivent en tête des raisons qui expliquent cette inquiétude à propos de montée de la pauvreté.

Ce très rapide panorama serait incomplet si la question des déficits publics n’était pas évoquée. C’est l’Allemagne qui donne l’occasion de le faire. Le projet du nouveau gouvernement allemand de baisses massives d’impôts vacille déjà. 20 milliards d’allégements fiscaux devaient intervenir dès 2010, au terme de laborieuses négociations au sein de la coalition, dans le cadre d’une grande réforme fiscale. Avec comme conséquence de faire exploser la dette publique. Sans attendre, les 16 Länder allemands, même ceux qui sont dirigés par la droite allemande, ont annoncé leur refus de suivre le gouvernement sur cette voie, car ils se trouveraient en première ligne et devraient assumer des coupes claires dans leurs budgets. Le nouveau ministre des finances, Wolfgang Schaüble, a du en prendre acte. Tout en déclarant : « Nous voulons mettre en oeuvre la réforme fiscale comme elle figure dans notre programme », il a reconnu qu’« il dépend bien sûr des Länder que nous y arrivions », annonçant un premier retard de mise en application des baisses d’impôts, pour l’instant repoussées à mi-2010.

Il est possible de manger son chapeau et de renoncer à ses promesses électorales de baisse des impôts. Mais la question suivante est bien plus redoutable et ne va pas manquer de se poser, en Allemagne comme dans tous les pays européens : comment tailler dans les budgets publics et notamment dans le filet de protection social sans susciter de vives réactions ? Cela sera le prochain chapitre de la crise, car le pari du retour de la croissance ne peut être fait que par ceux qui croient que cela va redevenir comme avant. Ou bien qui prennent les chiffres pour argent comptant, sans chercher à comprendre ce qui se cache derrière eux… Que vaut et que peut-on attendre d’un PIB en hausse intégrant les résultats de « l’industrie financière » ?

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